8. Du concert à sa qualification collective

La scène du Pelle-Mêle

La scène du Pelle-Mêle

[297] L’appréciation d’un concert est une activité collective, qui passe souvent par des échanges verbaux entre auditeurs. L’observation réalisée au Pelle-Mêle un soir d’avril 1998 l’illustre particulièrement bien 1. Au fur et à mesure de la soirée, les commentaires échangés entre quatre auditeurs (ré)orientent les attentions et affinent l’écoute, durcissant progressivement les appréciations et soutenant l’intensification des expériences.

Il s’agit d’un mardi « Jazz Côte Sud », soit un quartet programmé pour la première fois, et composé d’un pianiste, d’un batteur, d’un contrebassiste et d’un saxophoniste. Devant moi, quatre personnes ayant passé la quarantaine occupent une tablée au pied de la scène. Arrivés un peu avant 20h, ils ont stationné un moment devant le comptoir pour saluer quelques connaissances, dont Jean Pelle, indiquant qu’au moins l’un d’entre eux est un habitué. Autour d’un premier verre de bière ou de vin, leurs conversations alternent entre les prises de nouvelles concernant les proches et activités des uns et des autres, et le concert à venir. Grâce à leur conversation, j’apprends ainsi que les musiciens programmés sont fraîchement dotés de leur médaille du Conservatoire, et que le jeune pianiste a composé et arrangé le répertoire – ce qui déplaît à l’un (« les jeunes ils ne font plus les standards ») et impressionne un autre (« à vingt ans ils savent tout arranger, ils ont tous les trucs. [Gil] Evans et [Duke] Ellington c’est du par cœur, du bagage, ça t’ouvre le paysage quand même »).

Leurs attentions sont particulièrement focalisées durant les sets, et les signes de félicité et d’appréciation relativement nombreux et appuyés : applaudissement et sifflements en fins de morceaux, et parfois de solos, ceux du pianiste notamment, battements de la pulsation du tronc, de la main ou du pied, interventions durant trois des solos, dont deux du pianiste, à des moments d’intensité maximale (sifflements, « ouais » ou « yeah » accompagnés de quelques claquements de main). Durant la pause, les partenaires d’expérience parlent principalement du set précédent, se manifestant mutuellement leur plaisir et leur admiration du pianiste : si le saxophoniste était « un peu léger » (« oui, il aligne les plans », soit des procédés clichés considérés comme des effets faciles, surenchérit le voisin avec un geste du bras signifiant un « déjà entendu »), le pianiste était « impressionnant », bref « un bon » : « il est doué ce petit, vous avez vu comment il sculpte ses impros ».

L’absence de mention des thèmes sur lesquels chacun improvise constitue une sanction en réalité positive – non pas admirative, mais le thème n’étant manifestement, pour ces amateurs, qu’une entrée en matière préparant les solos des solistes et disposant leur cadre rythmico-harmonique, ne pas les disqualifier signifie simplement qu’ils ont bien joué leur rôle. Durant le second set, ils se montrent encore plus systématiquement et intensément attentifs et enthousiastes aux solos du pianiste que lors du premier set – l’un d’entre eux interrompant par exemple un échange verbal (inaudible) lorsque le pianiste entame l’un de ses solos, ponctué d’applaudissement nourris, pour le reprendre lorsque le saxophoniste lui succède. A la fin du concert, ils partagent à nouveau leurs impressions sur ce « petit talent », précisant et durcissant leurs qualifications : « ça se voit qu’il a potassé ses tables d’harmonie », « c’est rare les jeunes qui en font pas trop, il a déjà la sobriété », « c’est tout en retenue, il place au millimètre ». Enfin, sur le chemin du départ, deux d’entre eux s’arrêtent discuter avec Jean Pelle, semble-t-il pour le féliciter de la programmation du soir et probablement pour lui faire part de leurs impressions à propos du pianiste.

En effet, lors de mon entretien avec Jean Pelle, le pianiste refait son apparition, ainsi que les qualifications d’un auditeur à son sujet :

« Il y a beaucoup de jeunes par la classe du Conservatoire, et surtout il y a l’IMFP à Salon[-de-Provence], qui est la plus grosse école de jazz de France, et puis la classe de jazz du Conservatoire de Marseille, ça c’est une pépinière importante, avec des gens comme Jean-Jacques Ellonguet qui vient jouer ici, comme Rafaël Imbert, qui est sorti du Conservatoire ici il y a deux ans, j’en vois très régulièrement. Et puis il y a toute une génération que je connais moins, qui doit avoir 18-19 ans, mais il y a des pianistes qui ont 20-22 ans, qui ont un bagage technique ahurissant, c’est ahurissant le bagage technique qu’ont ces jeunes.

– J’ai vu l’autre soir…

– Vincent Matalon. Oui, celui-là, je l’avais repéré par Philippe Renault, [qui] est prof au Conservatoire, c’est un bon. Après le concert, quelqu’un m’a sorti que c’était un sculpteur de sons comme [Thelonious] Monk… enthousiaste, quoi. Mais c’est impressionnant, vous avez vu avec quelle facilité il compose, il arrange, c’est inimaginable » 2.

On le voit, échange et durcissement des qualifications n’aboutissent pas nécessairement (même si c’est semble-t-il souvent le cas) au consensus sur la valeur du musicien, ni même sur les saillances spécifiques de sa prestation. Ici, elles sont trouvées respectivement dans les solos improvisés ou dans les compositions et arrangements. Toutefois, il faut relever que ces saillances renvoient en réalité à un même type de compétence, directement produite par la formation de type Conservatoire et qui se traduit par un souci de « construction » harmonico-rythmique : composition, arrangement / tables d’harmonie, placement au millimètre – c’est d’ailleurs la moindre « ferveur » du swing prodigué par ce pianiste qui suscite la minoration de Jean Pelle.

  1. D’autres observations de ce type sont proposées par Wenceslas Lizé, « La réception de la musique comme activité collective. Enquête ethnographique auprès des jazzophiles de premier rang » in A. Pecqueux et O. Roueff (dir.), Ecologie sociale de l’oreille. Enquêtes sur l’expérience musicale, Paris, Éditions de l’EHESS, 2009, p. 49-83.
  2. Entretien avec Jean Pelle, 11 avril 1998.