8. Alfred Willener ou le free jazz comme avant-garde de la société nouvelle (1970, 1973)

[244] WillenerLes enquêtes du sociologue Alfred Willener (professeur à l’université de Lausanne) théorisent l’insertion du free jazz dans une « nouvelle culture » considérée comme un lieu d’élaboration de formes de vie sociale appelées à se généraliser dans les années à venir – leurs analyses sont par ailleurs étonnamment précurseur de thèmes sociologiques qui deviendront visibles dans la seconde moitié des années 1980 à partir d’une double opposition à l’individualisme et au holisme (déjà étrangement associé à Pierre Bourdieu) : sont mis en avant une difficulté à assigner « désormais » un statut social distinctif aux consommations culturelles, le caractère actif et créateur de la réception, l’émergence d’un style culturel caractérisé par l’hédonisme, la mobilité, la forme du projet et l’usage des objets techniques.

Paru en 1970, L’image-action de la société, ou la politisation culturelle est le résultat d’une enquête par questionnaire et entretiens collectifs qui vise à faire sens des événements de mai 1968 1. Ceux-ci sont interprétés comme le lieu d’une double jonction, entre marxisme et anarchisme d’un côté, et entre politique et culture de l’autre, sous le signe d’une parenté ressentie entre les événements et Dada, le surréalisme, l’avant-garde du jazz, du théâtre (avec le Living Theater) et du cinéma (avec La Chinoise de Jean-Luc Godard). Dès lors, la « politisation culturelle [est une] tendance intersectionnelle, politico-culturelle et anarcho-marxiste, [qui] passe de la critique globale de la société établie, critique qui vise également l’opposition établie, à l’affirmation d’une nouvelle société, vécue ici et maintenant, comme on a pu l’observer, une société non établie et destinée à le rester » (p. 12). Pour mesurer si ce mouvement dépasse le statut de sous-culture ou de pathologie sociale pour devenir un lieu d’élaboration d’une nouvelle société, dix chapitres analysent les productions artistiques et analytiques des acteurs et des interprètes de la crise. L’un d’entre eux, situé comme un complément de l’étude, est consacré au free jazz en tant qu’il serait un prototype de la politisation culturelle – les étudiants n’ont-ils pas pratiqué « l’improvisation collective » pour inventer des modes d’action et de vie inédits ?

La société nouvelle selon Sun Ra, auteur avec Joshua Smith de Space Is The Place, film basé sur un cours donné par Sun Ra à l’Université de Berkeley, « The Black Man in the Cosmos », joué et mis en musique par le Sun Ra and his Intergalactic Arkestra, réalisé en 1972 par John Coney, produit par le galeriste et producteur Jim Newman, sorti en 1974

Ici comme ailleurs, le terme d’improvisation, avec ses connotations expressivistes et spontanéistes, est un opérateur d’associations polysémiques centrales. Ainsi, les procédés du free jazz, i.e. l’improvisation collective, réaliseraient l’idée de « structure ouverte » dont l’incomplétude laisserait à chacun, auditeurs compris, une liberté d’appréciation et de participation active. Le refus de l’institution pour l’affirmation d’une libération « ici et maintenant » de type libertaire (avec l’autogestion) y serait central, par exemple avec le rejet des écoles (au double sens d’institutions pédagogiques et de styles collectifs), les contacts avec d’autres musiques du monde entier (subvertissant les catégories de genre commerciales), la promotion par les musiciens d’un « état d’esprit » révolutionnaire (et non d’un « mouvement ») visant à l’émancipation culturelle des Africains-Américains ou, encore, l’abandon de la métrique régulière « externe » au profit d’une pulsation variable, « interne au groupe », l’intériorisation de la contrainte extérieure amenant à son « renversement ».

L’hypothèse est approfondie en 1973 par une autre enquête spécifiquement consacrée à la musique avec la collaboration de Paul Beaud, Alain Roux et Alain Gerber sur la base d’« observations participantes » (par référence, écrivent les auteurs, à l’ethnométhodologie d’Erving Goffman, Harold Garfinkel et Aaron Cicourel) et de « l’action-research » (qui serait apparue « dans les pays anglo-saxons et scandinaves ») 2. La première partie est essentiellement fondée sur l’interprétation de statistiques sociodémographiques et de consommation. Le double constat d’un échec de la démocratisation de la « culture cultivée » et d’un boom de la consommation musicale conduirait, d’une part, à récuser les deux « thèses récurrentes » qui diagnostiquent soit une individualisation des activités culturelles, soit une uniformisation des modes de vie, et d’autre part, à minimiser le pouvoir explicatif des « théories de la reproduction » (i.e. celles de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron). En effet, si la production culturelle est bien clivée selon l’axe cultivé/de masse, la réception le serait beaucoup moins. De plus, les phénomènes les plus nouveaux ne pourraient être assignés à une catégorie sociale homogène. Enfin, l’une des évolutions récentes majeures tiendrait au « refus de l’héritage » par un nombre croissant d’« héritiers ». Ce qui s’affirmerait, dès lors, « c’est cette culture mosaïque, comme la désigne Abraham Moles, dont les éléments ne s’intègrent plus, comme dans la culture classique, dans un système ordonné, unitaire et hiérarchisé de classification, qui forme la trame de comportements nouveaux qui, observés sur le plan microsociologique, révèlent une tendance au pluralisme qui combat celle de l’uniformisation [par les mass-medias] et transgressent bien souvent les traditionnelles barrières des stratifications sociales » (p. 14). Suivent quatre monographies consacrées à des pratiques artistiques « symptômes » de ces mutations : la musique électro-acoustique (Paul Beaud), la musique pop (Alain Roux), l’improvisation instrumentale (Alain Gerber) et l’improvisation non-instrumentale (Alfred Willener).

Au titre de « l’improvisation non-instrumentale », cet extrait de Turning the Earth. The Legacy of Cain par le Living Theater (ici Julian Beck), 17 mai 1975

La conclusion s’interroge sur la possibilité de considérer ces « diverses conduites nouvelles, plus actives et autonomes » que la culture cultivée et que la culture de masse non pas comme une « prétendue sub-culture ultra-minoritaire », mais comme les prémices d’une « nouvelle cohérence », du « courant de cette seconde moitié de siècle » (p. 250-251). Ainsi, alors que les deux traditions sociologiques dominantes s’opposeraient le système et l’acteur, cette « troisième culture » périmerait les oppositions entre professionnels et amateurs, artistes et audiences, moi et environnement, savoir et pratique, « etc. » (p. 252) : la production culturelle se diversifierait de plus en plus et réclamerait du consommateur non plus un effort pour s’y adapter, mais une participation active afin d’adapter cette production à lui-même (un processus d’ajustement réciproque, ou « d’altérification » et non « d’identification », p. 253 ; un « rapport qui passe rapidement de l’implication à la distance et vice-versa », p. 257). Cette production offrirait de plus non pas des produits sous forme d’objets tangibles et durables mais sous la forme immatérielle et éphémère d’un effet produit lors de « l’activité de création-consommation » (p. 255).

L’improvisation collective du free jazz en apparaît dès lors comme l’exemple même : ses produits sont « mobiles », ce sont des « projets » centrés sur le processus d’activité plus que sur son résultat (d’où une transformation permanente de l’offre et des communautés d’auditeurs qui se cristalliseraient momentanément autour d’elle), du fait de leur caractère « technophile » (suivant donc le rythme des innovations technologiques), « ludique » (une « joyeuse invention ») et « quotidiannisé » (le secteur culturel connaissant un processus de désectorialisation) (p. 256). Les auteurs posent ainsi cette question : dans un contexte de « crise de légitimité des « valeurs culturelles » », cette nouvelle culture, bien que « mobile », va-t-elle se fixer en nouvelle norme légitime ?

  1. Alfred Willener, L’image-action de la société, ou la politisation culturelle, Paris, Seuil, 1970. Les citations qui suivent en sont extraites. Sur les différents cadres d’interprétation de la crise, voir Boris Gobille, Mai 68, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2008.
  2. Alfred Willener, Paul Beaud, Alain Roux et Alain Gerber, Musique et vie quotidienne. Essai de sociologie d’une nouvelle culture, Paris, Maison Mame, 1973. Les citations qui suivent en sont extraites.