4. Bernard Vitet et François Tusques sur la gestation du free jazz français (ca. 1965)

Bernard Vitet

Bernard Vitet (1934-2013)

[232] Les témoignages de Bernard Vitet, né en 1934, et de François Tusques, né en 1938, sont instructifs car ils lient d’emblée l’opposition entre le bebop et le free jazz à la question politique 1.

Bernard Vitet est installé dans le métier depuis une quinzaine d’années lorsque paraît en 1965 le disque Free Jazz dirigé par François Tusques et auquel il contribue. Avant de se convertir au free jazz en compagnie des jeunes entrants – l’un des seuls de sa génération établie à le faire, avec Barney Wilen (1937-1996) –, il se produisait comme sideman de vedettes étatsuniennes (Lucky Thompson, Chet Baker au Chat Qui Pêche…), sur le marché des variétés et comme soliste bebop de formations françaises dans les jazz-clubs de la capitale. Il exprime ici la lassitude qu’il ressentait alors vis-à-vis de ce type d’emplois car il ne permettait pas d’« aller plus loin » : une formule conjointement esthétique et professionnelle.

L’entretien, réalisé par Jean-Jacques Birgé, est disponible dans son intégralité sur le site des Allumés du Jazz.

« La guerre d’Algérie était partout. Dans la musique qu’on jouait, aussi. Je me souviens avoir fait une manif contre la guerre à l’occasion du monôme du bac. Mais c’était quand même de grosses farces estudiantines. Il y avait des gens, comme Georges Arvanitas, qui avaient eu moins de chance que moi. Il avait passé trois ans en Algérie et avait dû se battre, tirer, il avait été gravement traumatisé. On en parlait entre nous, mais c’était moins fort que la guerre du Viêt-Nam. Ce sont deux guerres d’indépendance, mais la seconde a eu un plus grand retentissement international. Celle-ci nous a déterminés musicalement. A cette période [en réalité, quelques années plus tard] je jouais avec des musiciens américains qui revendiquaient contre elle, notamment les musiciens du Black Panther Party. Mais le premier avec qui j’ai eu des échanges politiques, c’est François Tusques. Lui aussi avait fait la guerre d’Algérie, alors que moi j’étais déjà dans le métier. J’avais réussi laborieusement à me faire réformer. J’avais beaucoup joué au Tabou, au Caméléon, au Riverside, aux Trois Mailletz, puis au Club Saint-Germain. C’était l’époque du be-bop, et on ne jouait pratiquement que des standards, on ne pouvait pas aller plus loin. Rares étaient ceux qui jouaient des compositions originales, comme par exemple Martial Solal. Puis, autour de 1965/66, il y a eu pas mal d’initiatives collectives, voire collectivistes, qui se sont créées. Il y avait des bandes de musiciens qui essayaient des choses, qui faisaient des concerts, des performances. C’était une période d’intense activité souterraine. J’ai le souvenir d’assez nombreuses séances d’enregistrement, qui n’ont pas donné lieu à des disques mais auxquelles participaient Beb Guérin, Jean-François Jenny-Clark, Aldo Romano, Jean Vern, Mimi Lorenzini, François Jeanneau, Jacques Thollot, Michel Portal, Barre Phillips… C’était une petite société. Tusques a été un peu notre fédérateur. Lui et moi avions déjà joué ensemble en trio ou en quintet. Il habitait [avant 1965] la région de Nantes, et il était assez entreprenant. Il se débrouillait pour organiser ou vendre des concerts. Donc on venait de Paris, avec Luis Fuentes, Michel Babault, Luigi Trussardi… Nous étions habitués à jouer du Miles, du Sonny Rollins ou du Monk, et François, lui, composait des morceaux originaux qui nous ont immédiatement intéressés. Il faut dire qu’à l’époque, c’était plutôt mal vu. Au Club Saint-Germain, par exemple, nous interprétions plutôt des tubes parce que c’est ce qu’attendait le public. Des succès des Jazz Messengers, Horace Silver, Miles Davis… Pendant la guerre du Viêt-Nam, beaucoup de musiciens américains sont venus s’installer en France. C’était pour eux une manière de déserter et de revendiquer leur opposition » 2.

Barney Wilen (ts), Kenny Clarke (d) et Miles Davis (tpt) au Club St Germain en 1957

Barney Wilen (ts), Kenny Clarke (d) et Miles Davis (tpt) au Club St Germain en 1957

Le témoignage de François Tusques recueilli en 2001 par Stéphane Ollivier exprime les mêmes oppositions (voir l’entretien complet ici).

« Free Jazz

Ce n’est pas moi qui suis à l’origine de cet orchestre. Simplement je me suis retrouvé embarqué dans cette aventure avec ces jeunes musiciens qui venaient de milieux différents, la plupart enfermés dans leur fascination pour le bebop, quelqu’un comme Portal, plutôt écartelé entre la musique classique et d’innombrables séances de requin de studio, tous cherchant par tous les moyens à s’émanciper artistiquement, à créer de l’inédit. Moi j’étais ailleurs, par goût, mais aussi par manque de moyens techniques. Quand j’ai fait le disque Free Jazz, j’étais un musicien amateur qui ne vivait pas de son art, un très piètre instrumentiste avec peu de pratique derrière lui. Mais j’étais animé d’un vrai désir de musique et j’avais une assez bonne connaissance de l’histoire du jazz, même dans ses formes les plus avancées. La plupart des musiciens du groupe comme Vitet, Jeanneau étaient fascinés par la musique du quintette de Miles Davis avec Coltrane, c’était le modèle que tout le monde essayait de restituer en club. Moi, j’adorais ça, mais ce n’était pas ce que je préférais. J’étais très attiré par les musiques de Mingus, de Monk, d’Ellington, celle de Randy Weston aussi. Je me suis donc retrouvé à composer pour le groupe. C’est parce que ma musique a servi de matière aux improvisations que le disque est resté associé à mon nom.

Provocation

On l’a appelé Free jazz par réaction. C’était de la pure provocation, ce qui a mis en émoi le petit monde du jazz parisien à une époque où cette nouvelle musique divisait les amateurs et les musiciens de façon radicale. On avait tous un désir de liberté, mais chacun avec ses motivations propres plus ou moins esthétiques, plus ou moins politiques. Portal cherchait à ne pas faire comme tout le monde, Vitet était très viscéralement opposé à l’impérialisme américain, moi j’étais en réaction violente contre le modèle occidental après mon expérience de la guerre d’Algérie. Free jazz c’est un disque où l’on casse les grilles, les formes traditionnelles du jazz, où l’on s’émancipe de la forme chanson, mais où on apporte finalement assez peu de solutions aux problèmes que l’on crée. C’est l’ébauche de quelque chose, une œuvre de désir. Dans les mois qui ont suivi, en 66/67 on a vu débarquer tout un tas de musiciens noirs, inconnus pour nous, parmi les plus virulents du free jazz : Don Cherry d’abord, puis Shepp, Sunny Murray, l’Art Ensemble of Chicago. Ils arrivaient avec une musique inouïe, ils proposaient des axes de recherches qui rejoignaient nos préoccupations. On s’est engouffré avec passion dans leur sillage. » 3

  1. Sur la réception du free jazz en France, on peut consulter aussi le point de vue de : Jedediah Sklower, Free Jazz, la catastrophe féconde. Une histoire du monde éclaté du jazz en France (1960-1982), Paris, L’Harmattan, collection « Musiques et champ social », 2007).
  2. Jean-Jacques Birgé, « Bernard Vitet, mémoires d’un dilettante » (entretien), Les Allumés du Jazz, n°5, 2001.
  3. Stéphane Ollivier, « François Tusques, pianiste libre », Les Inrockuptibles, 22 janvier 2001.