13. Le dispositif jazz action, les réseaux « alternatifs » et les valeurs de service public (années 1970)

Jazz 70[251 - indiqué 251] Jusqu’aux années 1970, les circuits de programmation du jazz ont essentiellement relevé d’une économie d’entreprises privées, théâtres et salles de concerts ou débits de boisson musicaux (jazz-clubs, cafés-concerts, boîtes de nuit…). Lorsque l’avant-garde du free jazz contourne les positions établies, surtout parisiennes, par les réseaux de l’animation et de l’action culturelle qui se développent notamment en province, c’est aussi le monde associatif et parfois public, défini comme « non lucratif », qui se trouve investi. Cette économie est opposée au « marché » et à ses « intérêts », dans une logique plus ou moins politisée, autour de principes de « service public » désignés ainsi car la question du rapport des intermédiaires et musiciens concernés à l’Etat et aux collectivités territoriales y devient structurante – avec en particulier l’enjeu que constitue l’acceptation ou non des subventions publiques. L’article ci-dessous construit l’association Annecy Jazz Action, soit le premier « jazz action » avant que plusieurs dizaines essaiment sur tout le territoire, en modèle d’intermédiaire de diffusion : les expressions soulignées illustrent cette logique de différenciation entre le dispositif jazz action et les dispositifs jazz-club et concert.

« Il fallait donc que l’Aja évite : d’une part, de s’ériger en organisateur provincial de galas, c’est-à-dire de se réduire à une punaise rouge supplémentaire sur la carte de France des imprésarios parisiens – et d’entrer finalement dans leur jeu ; d’autre part, de se constituer en « intelligentsia locale« , repliée sur elle-même dans des clubs où il est de bon ton de méditer sur l’avenir du jazz. Il fallait, aussi, ne plus se limiter aux canaux habituels de diffusion du jazz (de la musique en général) que sont le concert et le disque et, surtout, reconsidérer l’approche même de ces deux media. En somme, il s’agissait pour l’Aja de promouvoir une musique « authentiquement populaire, porteuse de vie et vécue comme une fête » en s’inscrivant d’emblée en faux contre un système de diffusion / promotion en place depuis des décennies et qui était – et est encore – particulièrement frustrant. Pour le musicien et pour le spectateur / auditeur. […] Très vite, l’Aja s’adaptera à la réalité annécienne en se dotant de structures et de moyens souples, efficaces et vivants ». Ces moyens sont : un « comice » pour les prises de décision collective, des « bénévoles », une dépendance minimale aux subventions (qui sont donc l’horizon possible, sinon probable de l’activité : la suite de l’article évoque les négociations de l’association avec la municipalité à ce sujet). Autre procédé : « en développant au maximum les relations avec l’extérieur (jazz-clubs, Fédération européenne du jazz…) afin que « l’expérience Aja » ne soit pas un cas isolé et fasse tâche d’huile. De plus, un effort sans précédent est fait au niveau de l’information [« communiqués mensuels à une centaine de journaliste »] ; – par la mise en place immédiate et simultanée d’activités annexes, afin d’éviter toute polarisation sur le concert [magnétothèque, discothèque « essentiellement orientée sur les disques de recherche musicale et sur les disques produits et distribués en dehors des circuits commerciaux traditionnels », bibliothèque, journal tiré à 3 000 exemplaires]. Enfin et surtout, l’Aja entend aussi, et de façon systématique, susciter et favoriser la création de tous ses membres, sous quelques formes que ce soit : musicale, visuelle, picturelle, graphique… ; – par une fréquence de concerts jusqu’alors jamais vue en province [qui permet] de débarrasser le concert de l’aspect événementiel qu’il revêt souvent en province […] et ainsi de le désacraliser ; aussi : de lever en partie les cloisonnements et d’affirmer/imposer une redéfinition de la notion – bien établie – de « jazz », de l’esprit « jazz » ». L’auteur ajoute enfin le développement d’« une politique d’animation tous azimuts » dans des lycées, CET, foyers, et centres pour handicapés 1.

Parmi les spécimens de fanzines que j’ai récoltés durant l’enquête autour du jazz et des musiques improvisées (essentiellement grâce aux archives de Michel Carvallo), en voici deux que j’ai pu numériser : une brochure parodique pour initiés de Pierre-Henri Ardonceau (Pau Jazz Action) et le premier numéro d’un fanzine lancé par le label spécialisé indépendant Palm Records (Jef Gilson).

  1. Jean-Louis Eyssartel, « Jazz en province – Annecy Jazz Action », Jazz Magazine, n°223, juin 1974, pp. 26-27, 38. Les citations qui suivent en sont extraites.