7. Les engagements de François Tusques après mai 1968

L'Intercommunal Free Dance Music Orchestra de François Tusques (au piano, avec Michel Marre, Jacques Thollot, Bernard Vitet, Pablo Cueco, Sylvain Kassap..)

L’Intercommunal Free Dance Music Orchestra de François Tusques (au piano, avec Michel Marre, Jacques Thollot, Bernard Vitet, Pablo Cueco, Sylvain Kassap…)

[243] Lors des événements de mai 1968, si un éphémère Comité Musique Action est créé et si les expériences individuelles de la crise sont parfois directes, jusqu’aux ruptures biographiques, les musiciens de jazz ne sont pas collectivement engagés dans les mobilisations. A ma connaissance, la trajectoire de François Tusques est exceptionnelle parmi l’avant-garde du free jazz et des musiques improvisées car en rupture avec les circuits professionnels habituels, y compris les réseaux « contre-culturels » – même si le free jazz fait bien partie de la bande sonore des diverses luttes des années 1970, comme le documente par exemple la compilation proposée par Born Bad Records Mobilisation générale. Protest and Spirit Jazz from France 1970-1976 (écoutable en ligne). Après Free Jazz en 1965, Tusques publie Le nouveau jazz sur le même label Mouloudji (avec Barney Wilen et Adlo Romano notamment) puis change de perspectives suite à la crise de mai 1968. Comparé à ses collègues de l’avant-garde, il est le seul à politiser entièrement ses œuvres (et pas seulement son nom, ou ses œuvres ponctuellement).

Il joue dans les usines en grève, les fêtes militantes ou les manifestations ouvrières, et publie en 1970 et 1971 deux disques « maoïstes », Dazibao I et II (Futura Records). Il s’agit de solos de piano, dont les titres (L’Impérialisme est un Tigre en Papier, Les Forces Progressistes, Les Forces Réactionnaires, Power to the People…) ou la pochette (portraits de Mao, Lénine et Arthur Ashe) suscitent un certain succès d’estime parmi ses collègues, mais un relatif discrédit auprès des programmateurs et une réception critique plutôt négative (exceptée une interview dans Jazz Magazine, n°185, janvier 1971, au moment où l’équipe du magazine investit précisément le maoïsme). Il publie encore un disque de free jazz en 1971, Intercommunal Music (Shandar, label créé par Daniel Caux), en sollicitant des musiciens étatsuniens solidaires du Black Panther Party (Sunny Murray, Alan Silva, Al Shorter, Steve Potts, Bob Reid, Louis Armfield).

Intercommunal musicPuis, déclare-t-il lors de notre entretien, « mon engagement d’extrême-gauche ça date de 1971, quand j’ai quitté le free jazz ». Il ne se produit alors plus sur les scènes de jazz, et consacre ses activités musiciennes à l’accompagnement, sur scène et sur disque, de la chanteuse révolutionnaire Colette Magny, à l’« animation des luttes » (prestations dans les grèves, manifestations, fêtes militantes…) et à l’Intercommunal Free Dance Orchestra (label Vendémiaire, « disques d’expression sociale », 1971) puis le Collectif du Temps des Cerises (1974), expérimentations en compagnie de musiciens présentés comme algériens, guinéens, togolais, occitans, bretons… (dont Sam Ateba, Cheikh Fall, Guem, Jo Maka), et occasionnellement de musiciens inscrits dans le champ du jazz (dont Michel Marre, Jean-Jacques Avenel, Denis Levaillant…). Le collectif édite par exemple Dansons avec les travailleurs immigrés en 1974 et Dansons avec les travailleurs immigrés – A bas la circulaire Fontanet en 1975 (réédité sur la compilation de Born Bad Records mentionnée plus haut).

Dansons avec les travailleurs immigrésLe collectif s’installe au 28 rue Dunois, un ancien entrepôt du 13e arrondissement de Paris, en compagnie de quatre associations dédiées à la rénovation du quartier, aux droits des femmes, aux droits des homosexuels et à l’agit-prop théâtrale. Le lieu devient un espace de sociabilités artistiques et militantes où bientôt des prestations musicales sont organisées régulièrement. En 1982, le local est inondé et deux membres du collectif, Sylvain Torikian et Nelly Le Grévelec décident les occupants à le transformer en salle de concerts dédiée aux musiques improvisées : ce sera « le Dunois », le lieu central de l’avant-garde soudainement consacrée par les nouvelles politiques culturelles socialistes.

Voir aussi « François Tusques et le Nouveau Jazz Français » par Clifford Allen (2006).

2 réponses à 7. Les engagements de François Tusques après mai 1968

  1. Ping : Je me souviens de L’Intercommunal Free Dance Music Orchestra de François Tusques | saint yrieix la perche

  2. Ping : Avant, après 1968... le long mai de la chanson - L'influx

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