3. Les réceptions de Coleman et Coltrane, ou le dessin d’une frontière esthétique (1960-1963)

John Coltrane

John Coltrane (1926-1967)

[228] La réception des premiers disques en tant que leaders d’Ornette Coleman et de John Coltrane dessine très vite une frontière esthétique – quelles qu’en soient les causes, pas toutes « strictement esthétiques ».

Le premier article consacré à Ornette Coleman paraît en janvier 1960 dans Jazz Magazine. Cette traduction d’un article paru aux Etats-Unis décrit positivement le phénomène médiatique davantage que l’œuvre : « un personnage à vrai dire exceptionnel vient de surgir dans le monde du jazz. Il incarne déjà auprès de quelques gens avertis « the shape of jazz to come » : le visage du jazz de demain » 1.

Ornette Coleman (1930- )

Ornette Coleman (1930- )

Signe de la perplexité de la rédaction, cet article est suivi quelques mois plus tard par le compte rendu d’une table ronde organisée par Jean-Robert Masson auprès de huit jazzmen établis, dont le titre est évocateur : « Alors, faut-il le mettre au poteau ou sur un piédestal, ce fameux Ornette Coleman ? ». Daniel Humair, Claude Luter, Guy Laffitte, Pierre Michelot et Martial Solal pour les français, Sonny Stitt, Cannonball Adderley (deux vedettes du hard bop) et même Charles Mingus (figure « expérimentale » 2) pour les étatsuniens sont au mieux dubitatifs 3. Le saxophone en plastique et les commentaires ésotériques d’Ornette Coleman, qui accompagnent les improvisations collectives au cadre harmonique flottant qu’il a signées, attesteraient de son incompétence en même temps que d’un coup commercial imposé « au bluff » par les producteurs discographiques étatsuniens.

On peut considérer cette réticence de la critique, qui perdure dans les articles ultérieurs tournés contre Coleman 4, comme un indice de la domination du marché étatsunien. Malgré leurs réticences et leurs tentatives de disqualification, les critiques français les mieux établis se considèrent comme contraints de traiter de façon continuée ses disques que les labels étasuniens distribuent en France, et de se faire l’écho des polémiques qui agitent la critique étatsunienne alors même que le premier concert de Coleman à Paris n’aura lieu qu’en novembre 1965. Ils contribuent ainsi malgré eux à installer Coleman parmi les figures importantes du moment.

Pour saisir pleinement ces réticences et condamnations, il faut les mettre en regard avec une autre table ronde, organisée dès 1960 à l‘occasion du premier concert parisien de John Coltrane au sein du quintet dirigé par Miles Davis – certaines de ses improvisations sont alors huées par une partie du public. Coltrane y incarne en effet la limite des innovations possibles, limite franchie par Coleman 5.



Ce statut est explicite dans la manière dont Jazz Hot commente et débat (abondamment) de celui qui apparaît comme la figure médiatrice d’un intérêt modéré pour les innovations : une série de pas moins de sept articles lui est consacrée en 1959 et 1960, systématiquement mise en scène selon la formule « un avis pour, un avis contre » 6.

En décembre 1960, Eddy Vartan résume l’opinion des rédactions établies en estimant que 1960 a été une « année extrêmement importante pour le jazz », y compris celle, peut-on lui ajouter, du tracé d’une frontière esthétique promise à durer. Avec la réorientation de Miles Davis vers le jazz modal, l’affirmation de John Coltrane comme leader et soliste innovant, la « voie nouvelle pour les grands orchestres » signée par Charles Mingus, l’affirmation de Canonball Adderley comme leader dans la voie tracée par les Jazz Messengers d’Art Blakey, « il ne serait pas trop risqué d’affirmer que nous vivons actuellement une époque comparable à plusieurs égards à celle de la naissance du bop, à la grande époque du Minton’s [le club où les « hérauts » du bebop se réunissaient pour bœuffer et tester leurs expérimentations auprès des collègues], de Parker et de Gillespie. Aujourd’hui comme il y a une quinzaine d’années, on sent le même désir de renouveau ». Coltrane apparaît comme le principal innovateur : « l’œuvre de Trane [sic : c’est son surnom] élargit considérablement les cadres du jazz qui tend de plus en plus à la libération progressive par rapport aux conventions classiques ». Il insiste plus loin : « pour ceux qui restent pessimistes quant à l’avenir du jazz, on peut souligner une fois encore l’importance de John Coltrane. A lui seul, il a assuré cet avenir pour au moins une dizaine d’années et ceci ne peut déjà plus être mis en doute ». Mais ce renouveau ne concerne pas Ornette Coleman : « à côté de Coltrane, une autre musique fit couler pas mal d’encre et suscita de vives polémiques – Ornette Coleman ». Ce dernier a « voulu pousser jusqu’à ses dernières limites l’expérience d’une liberté totale » mais c’est un « échec » car il n’a pas de « génie ». D’ailleurs, remarque Vartan, il y a eu unanimité rapide autour de Charlie Parker, Thelonious Monk ou John Coltrane, mais pas autour de lui 7.

  1. Martin Williams, « Ornette Coleman : The Shape of Jazz to Come », Jazz Magazine, n°55, janvier 1960, p. 26-27.
  2. Contrebassiste, compositeur et chef d’orchestre, Mingus fait partie des expérimentateurs qui seront situés comme précurseurs du free jazz, dont il embauchera d’ailleurs un certain nombre de figures, Eric Dolphy au premier chef, mais ceci quelques années plus tard. Voir Denis-Constant Martin (avec la collab. de Didier Levallet), L’Amérique de Mingus, musique et politique : les Fables of Faubus de Charles Mingus, Paris, P.O.L., 1991.
  3. Jean-Robert Masson, « Alors, faut-il le mettre au poteau ou sur un piédestal, ce fameux Ornette Coleman ? », Jazz Magazine, n°64, novembre 1960, p. 26.
  4. Par exemple dans les n°80, 89 et 97 de Jazz Magazine, en 1962 et 1963. Jazz Hot n’aborde Ornette Coleman qu’en 1963, mais ce sont aussi les premiers articles à le considérer sous un angle « intéressé » plus qu’élogieux : Francis Paudras, « Nouvelle dimension : Ornette », Jazz Hot, n°205, janvier 1963, p. 16 ; Martin Williams, « Ornette : le coupable n°1 ? », Jazz Hot, n°193, p. 39.
  5. Philippe Adler, « Le jeune homme en colère vous a-t-il mis en colère ? », Jazz Magazine, n°59, mai 1960, p. 26-27.
  6. Jazz Hot n°142, avril 1959 ; n°154, mai 1960 ; n°172, janvier 1962 ; n°179, septembre 1962 ; n°180, octobre 1962 ; n°181, novembre 1962 ; n°182, décembre 1962. D’après Vincent Cotro, la rédaction aurait néanmoins recruté un lecteur en octobre 1963 après qu’il eût envoyé un « courrier des lecteurs » intitulé « Non à Coltrane » (Vincent Cotro, Chants libres. Le free jazz en France 1960-1975, Paris, Outre Mesure, 1999, p. 80).
  7. Eddy Vartan, « Au fond, c’était vraiment une bonne année », n°65, décembre 1960, pp. 26-29.