6. Souvenirs du dispositif « jazz action » (années 1970)

Compte rendu du concert d'Albert Ayler à la Fondation Maeght paru dans Jazz 70

Compte rendu du concert d’Albert Ayler sous le chapiteau gonflable de la Fondation Maeght paru dans Jazz 70 (ouvrir dans un nouvel onglet pour lire)

[243] Avec le développement des réseaux décentralisés d’animation et d’action culturelle au cours des années 1970 s’invente un dispositif d’appréciation singulier car il s’avère relativement indifférent à la configuration spatiale et matérielle du lieu. C’est qu’il est centré sur l’organisation d’expériences qui se doivent d’être originales, uniques, inédites. En pratique, les configurations vraiment inhabituelles ne sont pas si fréquentes – l’ordinaire demeure la salle de concert, de MJC, de café-concert… – mais elles sont remarquées, racontées, commentées, mémorisées comme si elles exprimaient mieux le principe des expériences « expérimentales » recherchées.

Les souvenirs que j’ai recueillis en entretiens insistent de ce fait presque systématiquement sur la singularité des lieux et moments où des expériences mémorables sont advenues. Ainsi de la salle occupée par Annecy Jazz Action (la première association à se nommer « jazz action », avant une trentaine d’autres sur l’ensemble du territoire métropolitain) au sein du restaurant Le Poulet à Gogo : elle n’a servi qu’à peine un an, d’avril 1970 à avril 1971, quand l’association a duré de 1969 à 1975, et elle paraît pourtant résumer « l’esprit » des expériences y compris pour celles et ceux qui n’en ont jamais vu que des photos et des récits. Dans la même logique, l’architecte Pascal Hauserman, réputé pour ses constructions ovoïdes, y avait déposé des fauteuils consistant en de grandes bassines en résine suspendues à différents niveaux sur des poteaux métalliques : tous les anciens membres de l’association les ont évoqués en entretien alors même qu’ils furent supprimés dès le deuxième concert pour risque d’incendie – « ça faisait science-fiction », « on se serait cru dans une BD », etc. 1.

Les Nuits de la Fondation Maeght organisées par Daniel Caux, peintre et journaliste à Jazz Hot, Combat et L’Art Vivant (revue tout juste créée par Aimé Maeght), sont de même régulièrement évoquées, dans la presse spécialisée ou lors des entretiens. Les premières prestations en France du Sun Ra Arkestrâ (3 août 1970) et celles d’Albert Ayler (25 et 27 juillet 1970) y sont en effet mises en scène de façon « extravagante » à l’intérieur d’une structure gonflable disposée dans le parc 2.

Spiritual Reunion, enregistré lors du concert d’Albert Ayler aux Nuits de la Fondation Maeght en juillet 1970 (Shandar Records)

Parmi les comptes rendus écrits, Marc Roux rend compte de cet aspect : « Sun Ra à la Fondation ce fut d’abord un choc visuel. La scène est recouverte d’un bric-à-brac effarant […]. Le caractère de cérémonie 3, avec couronnes en métal, lampes clignotantes dans les mains, danse des trois femmes, changement de costumes, ce caractère rituel, s’il est en lui-même aberrant et mystificateur, est la source d’un spectacle au meilleur sens du terme, somptueux et baroque » 4.

Extrait d’un documentaire télévisuel tourné à l’occasion des premières prestations du Sun Ra Arkestra en France (1970)

Lors de nos entretiens, Jean-Louis Eyssartel (9 avril 1998) et Patrick Cotensin (20 janvier 1997), ainsi que Jean-Louis Fabiani (qui a dirigé la thèse dont est issu l’ouvrage), m’ont évoqué ces concerts en ces termes, Patrick Cotensin ajoutant que la « chaleur étouffante » qui régnait dans le théâtre gonflable contribuait à en faire « un moment extra-terrestre ». Dans la même logique de quête d’exceptionnalité, Jean-Louis Eyssartel estimait que la meilleure prestation d’Albert Ayler ne fut pas celle des deux concerts programmés mais celle, imprévue, qui vit Ayler et ses musiciens se produire dans le village de Saint-Paul-de-Vence pour les amateurs « qui ne voulaient plus partir ». De même, pour Michel Carvallo, « les meilleurs moments [d’Annecy Jazz Action] c’était après les concerts, on invitait les musiciens au Logis [foyer de jeunes délinquants en régime de semi-liberté] pour finir la soirée, et là… [rires] Il fallait voir ça, John Lee Hooker a joué toute la nuit pour une fille, et ça l’emmerdait [rires], nous on l’écoutait, tu m’étonnes, John Lee Hooker, là, juste pour nous, pour les petits délinquants, après le concert des bourges [le public du concert officiel]. Il y a eu aussi les musiciens de l’Arkestrâ [celui de Sun Ra], ils étaient je ne sais plus, enfin c’était un grand orchestre, et ils ont bœuffé au Logis, dans la salle, avec les jeunes du foyer, un truc, enfin des moments incroyables, incroyables » 5.

  1. Entretiens avec Jean-Marc Boutin (2 août 1997) et Pierre Coppier (23 septembre 1998). Simone Derobert-Malet (14 février 1997), Denis Rodi (12 février 1997), Michel Carvallo (23 juin 1997), François Habran (25 juin 1997), Lucien Palassio (16 juillet 1997) ont évoqué ce lieu dans les mêmes termes.
  2. Il faut ajouter qu’Albert Ayler est mort quelque mois plus tard dans des circonstances suffisamment mystérieuses pour ajouter à sa construction comme artiste maudit (son corps est retrouvé dans l’East River à New York, le 25 novembre 1970), donnant rétrospectivement à ce concert un caractère d’autant plus exceptionnel.
  3. Sun Ra se présente, sur scène et en interviews, comme le représentant du Dieu Soleil, grand prêtre d’une religion « cosmique » : voir son film de 1974 Space Is The Place (aussi sur la page consacrée à Alfred Willener).
  4. Marc Roux, « Sun Ra », Jazz 70, n°1, octobre-décembre 1970, p. 10-11.
  5. Entretien avec Michel Carvallo, 23 juin 1997.