14. La « culture raciale » : un schème lettré disponible (1931)

Décor et costumes de Fernand Léger pour La Création du Monde

Décor et costumes de Fernand Léger pour La Création du Monde

[117] La figure rhétorique d’une « culture nègre » est fondée sur l’idée d’un « génie esthétique de la race noire » et, plus largement, sur le schème métonymique lettré selon lequel la culture au sens anthropologique d’un peuple s’identifierait au corpus des biens esthétiques et intellectuels produits par ses spécialistes de la production symbolique. Cette figure a été publiquement formalisée dans le monde lettré avec la première exposition d’« art nègre et océanien » à la galerie Dewambez en 1919, l’Anthologie nègre de Blaise Cendrars en 1920 et le ballet avant-gardiste qu’en a tiré Darius Milhaud en 1923 (La création du monde, dont il faut remarquer qu’il met en scène les premiers temps de l’humanité 1). Mais c’est en 1925, à la faveur des polémiques publiques provoquées par La Revue Nègre, que cette figure spécifiquement lettrée s’installe comme doxa et se fait rhétorique disponible à de multiples usages, y compris anticolonialistes ou antiracistes. Ce n’est pas le lieu d’en restituer l’histoire ni la complexité mais seulement d’en livrer quelques indices en utilisant l’année 1931 comme point de repère.

L'anthologie Nègre,

L’anthologie Nègre, 1920

Premièrement, 1931 voit la première affirmation publique, avec la création de La Revue du Monde Noir, d’une nouvelle génération de militants anti-colonialistes, qui substitue le thème de la « prise de conscience raciale » aux argumentaires jusque-là en vigueur (la lutte contre l’exploitation économique des indigènes, le thème de la « dette de sang » contractée envers les tirailleurs coloniaux de la première guerre mondiale, la revendication d’une humanisation des modes de domination coloniale) 2. Ses principaux animateurs ont ainsi en commun leur couleur de peau, et non leur origine, jusque-là principe dominant de recrutement des organisations de ressortissants des colonies : Paulette Nardal est martiniquaise, René Maran guyanais, Léo Sajous haïtien. Faisant partie des intellectuels qui développeront ces thématiques, Aimé Césaire racontera comment le thème de la civilisation et de la fierté noires est apparu au fil de ses discussions avec Léopold Sedar Senghor au début des années 1930 alors qu’ils sont respectivement en hypokhâgne et en khâgne au lycée Louis-le-Grand, et laisse entendre son ressort : l’analogie avec la rhétorique lettrée de la culture esthétique gréco-latine comme fondement « métonymique » de la civilisation européenne 3. On peut ajouter que cette réappropriation du schème racialiste a été préparée par l’expérience collective de la discrimination en métropole par les soldats des colonies en tant que non-blancs quelle que soit leur origine, par l’écho croisé voire les contacts entre mobilisations anti-colonialistes dans les colonies, en particulier grâce aux soutiens des partis communistes (le premier Congrès des Peuples de l’Orient, organisé à Bakou par le Komintern, a lieu en septembre 1920), et par l’émergence embryonnaire de réseaux panafricanistes (le premier Congrès Panafricain a été organisé à Paris en 1919, organisé par W. E. B. DuBois).

Paulette Nardal (1896-1985), l'une des principales intellectuelles de la "négritude", fondatrice de La Revue du Monde Noir (1931-1932)

Paulette Nardal (1896-1985), l’une des principales intellectuelles de la « négritude », fondatrice de La Revue du Monde Noir (1931-1932)

Deuxièmement, c’est en 1931 que débute la mission Dakar-Djibouti, moment fondateur de l’africanisme et de la redéfinition de la discipline ethnologique qu’il cristallise. Or, la mission et la discipline s’organisent autour de la même métonymie lettrée : l’enquête est centrée sur les productions esthétiques (danses, fétiches, sorcelleries, masques, rites d’initiation), conçues comme l’expression privilégiée d’une « civilisation africaine ». Le thème d’une civilisation noire était en réalité apparu en 1925 avec la publication de Maurice Delafosse Les civilisations disparues. Les civilisations négro-africaines 4. Mais c’est précisément son appréhension esthétique que la nouvelle génération d’ethnologues introduit, ainsi que le releva alors Marcel Mauss lui-même : « Les jeunes coloniaux et les jeunes Français [cette jeune génération qui « danse au son du jazz après s'être longtemps bornée au tango »] sentent ces beautés, certains commencent à les savoir et même à les comprendre. Les vieilles gens, et même ceux de ma génération, leur étaient fermés. […] Les objets d’art indigènes étaient des « curiosités », de la « pacotille », des « colifichets », des « fétiches », des « grotesques ». La musique des Noirs et même celle des Extrême-Orientaux étaient un « tam-tam » ; on n’en sentait que les faussets ; on était impressionné par leur rythme violent et varié, mais c’était désagréablement. […] Un beau masque de pays noir, une marionnette javanaise, ne font plus l’impression de ridicule ; un bronze du Bénin, un bijou fondu et patiné du Dahomey impressionnent la nouvelle génération, expriment quelque chose pour elle » 5.

Chantier de l'Exposition Coloniale de Vincennes (1931). Au fond, une reproduction du Temple d'Angkor, clou de l'événement

Chantier de l’Exposition Coloniale de Vincennes (1931). Au fond, une reproduction du Temple d’Angkor, clou de l’événement

Troisièmement, 1931 est aussi l’année de l’Exposition coloniale de Vincennes, qui marque, entre autres, un « coup » politique des réformateurs de la politique coloniale, partisans d’une politique d’association contre la politique d’assimilation. Il s’agit d’exposer les cultures indigènes, via leurs productions esthétiques principalement, pour convaincre de la nécessité de les reconnaître et de les respecter – pour mieux les administrer et les amener vers la civilisation. L’objectif est de mettre en scène la « mission civilisatrice » de la colonisation non plus en termes de valorisation économique mais d’éducation culturelle. C’est d’ailleurs dans cette logique que la mission Dakar-Djibouti est financée par l’Etat, comme un volet complémentaire à celui de l’Exposition. 6.

  1. Voir le commentaire qu’en propose Jean Jamin, « L’Afrique en tête », L’Homme, n°185-186, janvier-juin 2008, p. 401-440.
  2. Michel Dewitte, Les mouvements nègres en France, 1919-1939, Paris, L’Harmattan, 1985 ; Pap N’Daye, La condition noire. Essai sur une minorité française, Paris, Calmann-Lévy, 2008 ; Jennifer Anne Boitin, Colonial Metropolis:  The Urban Grounds of Anti-Imperialism and Feminism in Interwar Paris, Lincoln, University of Nebraska Press, 2010.
  3. Aimé Césaire, Nègre je suis, nègre je resterai. Entretiens avec Françoise Vergès. Paris, Albin Michel, 2005, p. 23-26.
  4. Voir Jean-Loup Amselle, Emmanuelle Sibeud (dir.), Maurice Delafosse. Entre orientalisme et ethnographie : l’itinéraire d’un africaniste (1870-1926). Paris, Maisonneuve & Larose, 1998.
  5. Marcel Mauss, « Les Arts Indigènes », Lyon Universitaire, avril/mai 1931, p. 1-2, cité in Benoît de l’Estoile, « Des races non pas inférieures, mais différentes : de l’Exposition coloniale au Musée de l’Homme » : 391-473, in C. Blanckaert (dir.), Politiques de l’anthropologie. Discours et pratiques en France (1860-1940). Paris, L’Harmattan, « Histoire des sciences humaines », 2001, p. 449).
  6. Benoît de l’Estoile, Le goût des autres. De l’Exposition coloniale aux Arts premiers, Paris, Flammarion, 2007.

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