7. La Grande Guerre : une présence massive de différentes catégories de « Noirs »

Carte postale de 1914

Carte postale de 1914

[94] Le premier contingent africain-américain, d’environ 400 soldats, arrive en France dès juin 1917 afin de décharger les navires de l’armée étatsunienne, d’installer les casernements et d’en assurer l’intendance. A la fin de la guerre, 50 000 soldats africains-américains travaillent comme dockers dans les ports français, et 110 000 autres en tant qu’ouvriers ou employés. Environ 80% de ces contingents sont cantonnés aux labor batalions renommés Service of Supply début 1918. Les 20% restants, soit plus de 30 000 soldats, sont envoyés au front durant le printemps et l’été 1918.

Le premier régiment de combattants africains-américains a en effet débarqué à Brest le 27 décembre 1917. Il a été envoyé en France de façon précipitée, suite à des bagarres avec des civils blancs qui habitaient aux alentours de son camp d’entraînement en Caroline du Sud et aux polémiques publiques qui s’en sont suivies – les luttes raciales au sein et autour de l’armée étatsunienne sont légion, dans un contexte de tensions et d’émeutes raciales croissantes tout au long des années 1910. Les combattants africains-américains appartiennent principalement à la 92nd Division, avec quatre régiments d’infanterie et trois petits régiments d’artillerie, entièrement noirs, et à la 93rd Division, à majorité noire avec trois régiments d’infanterie et le régiment noir de la Garde Nationale.

Or, dès février 1918, ces bataillons passent sous commandement français, à l’initiative de l’état-major étatsunien, suite aux nombreuses bagarres et protestations de soldats blancs quant à leur promiscuité imposée avec ces nègres, et au refus de la plupart des officiers (blancs) de les faire combattre. Toutefois, une directive distribuée aux militaires et aux officiers civils français, intitulée « Secret information concerning Black American troops », stipule qu’il existe un danger d’intimité entre soldats noirs et femmes françaises, qu’il est impératif de maintenir la ségrégation raciale entre soldats pour éviter la « bâtardisation » (mongrelization), que les Etatsuniens blancs ressentent la sympathie des Français envers leurs compatriotes noirs comme offensante. Malgré sa dénonciation publique par des députés français, la directive a quelques effets, moins en termes de ségrégation et de surveillance (comme c’est le cas à l’inverse pour les troupes coloniales issues de l’empire français) que de discriminations. Il y aura par exemple très peu d’officiers noirs, les soldats noirs scolarisés et dotés d’expérience militaire servant comme soldats de base (il faut préciser que même sous commandement français, les soldats noirs demeurent subordonnés à l’état-major étatsunien) – quelques aviateurs africains-américains sont néanmoins enrôlés par l’armée française, dont le boxeur multi-médaillé Eugene Bullard, futur propriétaire de cabarets parisiens 1. Les conflits, verbaux et physiques, entre soldats étatsuniens blancs et noirs, ou civils et soldats qui sympathisent ou défendent ces derniers, durent jusqu’au départ des derniers contingents étatsuniens à l’été 1919. Plus précisément, la presse française monte facilement en épingle ces faits divers, et très peu ceux qui pourraient signifier l’inverse, à savoir que les actes racistes dus à des citoyens français sont loin d’être inexistants.

Ouvriers chinois débarquant des munitions étatsuniennes dans une gare françaiseUne figure du nègre est en effet mobilisée dans l’espace public, qui combine l’image du bon sauvage et celle de l’humanisme civilisateur de l’impérialisme français : au fil des chroniques des contacts entre GIs noirs et civils français, la brutalité du racisme institutionnalisé étatsunien est régulièrement contrastée avec la tolérance du petit peuple et des autorités français envers ces individus noirs  étonnamment travailleurs et polis. Par exemple, le journaliste René Benjamin rend compte en octobre 1918 de sa visite d’un casernement portuaire étatsunien. Il se montre impressionné moins par les grues et chariots électriques utilisés pour décharger les bateaux, que par le travail fourni par les ouvriers noirs, leur force physique et leur entrain résigné, et moins par le repas que quatre soldats noirs servent à leurs officiers blancs que par le fait que le pasteur, noir, ne mange ni avec les soldats noirs, ni avec les officiers blancs – il serait ainsi mis à l’écart tout autant par les premiers, car sa fonction religieuse le rapprocherait du monde blanc, que par les seconds, car il reste néanmoins noir. Jouant le contraste des cultures nationales en regard de la question raciale, il fait alors de ces constats, plus que « du reste », le ressort de sa « peine à [se] figurer qu['il est] encore en France » 2.

Le traitement des troupes coloniales de l’empire français est assez différent. A lire les commentaires de presse, l’image dominante qui s’impose trouve dans leur primitivité et les bienfaits de la colonisation l’origine de leur ardeur spontanée au combat et de leur joie de manifester fidélité et reconnaissance à l’Empire, malgré leur réticence native à l’effort et à la discipline 3. Après quelques décennies de débats sur l’opportunité de créer des troupes coloniales, la publication polémique de La force noire en 1910 4 par un jeune officier, et la menace croissante d’un conflit européen, avaient conduit le gouvernement à décréter en 1912 l’enrôlement systématique de ressortissants des colonies pour le service national. C’est donc l’argument démographique – la faiblesse du taux de natalité et de la population face au rival allemand – qui l’avait emporté contre celui de l’impossibilité de faire de bons soldats avec des hommes non civilisés et impossibles à discipliner. Les troupes coloniales africaines atteignent ainsi 135 000 soldats à la fin de 1918. Elles servent le plus souvent dans des unités séparées sous commandement blanc. L’état-major (blanc) craint d’abord leur manque de courage au combat et leur déficit de compétence, car elles seraient peu habituées aux armes modernes (mitraillettes et canons). Les premiers combats sont « rassurants », et les officiers comme la presse les décrivent désormais comme des soldats plein d’ardeur naïve voire assoiffés de sang. Ils ne sont toutefois pas systématiquement utilisés comme chair à canon (c’est-à-dire pas plus que les soldats blancs) et seraient souvent bien accueillis.

Les choses sont encore différentes pour les travailleurs coloniaux. Le gouvernement recrute durant le conflit plus de 500 000 immigrés pour travailler dans les usines et dans les fermes : la plupart sont européens, mais plus de 200 000 viennent des colonies, notamment d’Indochine, d’Afrique du Nord, de Madagascar et de Chine. Ils sont maltraités et exploités en termes de statut, de conditions de travail et de salaire, et cantonnés pour la plupart dans des camps de baraquements précaires et soumis à une surveillance sévère. Les formes de cantonnement et de surveillance varient en fonction des pays d’origine, selon une logique directement raciale qui détermine confiance et méfiance relatives envers ces immigrés qu’on suppose plus ou moins rétifs au travail, séducteurs de femmes blanches et/ou prompts à la rébellion organisée (en lien avec les diverses formes de luttes d’émancipation qui ont émergé dans les colonies). Les incidents avec des ouvriers français blancs se multiplient, surtout à la fin de la guerre : ils casseraient les salaires tout autant que les grèves, et profiteraient de leur célibat forcé pour séduire les femmes blanches – un syndicat se plaint ainsi en février 1918 de la présence dans les usines de « gens de mauvaises mœurs d’un degré de civilisation manifestement inférieur ».

  1. Craig Lloyd, Eugene Bullard. Black expatriate in Jazz-Age Paris, Athens & London, University of Georgia Press, 2000).
  2. René Benjamin, « Un camp de nègres », Le Journal, 15 octobre 1918, p. 1-2.
  3. Il faut noter que certains soldats coloniaux ont intériorisé ces images. Selon Charles John Balesi (From adversaries to Comrades in Arms : Black American Troops in World War I, Philadelphia, Temple University Press, 1974) les vingt anciens tirailleurs africains qu’il a interrogés déclarent n’avoir ressenti aucun racisme durant leur engagement militaire. A défaut d’analyse plus précise des mécanismes d’obéissance et d’intériorisation des rapports de domination, on peut supposer que s’exprime ici une fierté d’ancien combattant mêlée au statut qu’elle permet de valoriser au sein des sociétés colonisées. A cet égard, les travaux récents sur les mutineries des tranchées gagneraient probablement à s’étendre aux troupes coloniales (pour un état de la question : André Loez, Nicolas Mariot (dir.), Obéir / désobéir. Les mutineries de 1917 en perspective, Paris, La Découverte, coll. « Recherches », 2008).
  4. Général Charles-Marie-Emmanuel Mangin, La force noire, Paris, Hachette, 1910.