10. Le dancing d’après Louis Aragon, Jacques Baron et Michel Leiris (années 1920)

[99, 107] Durant les années 1920, Louis Aragon, Jacques Baron et Michel Leiris sont des compagnons de sortie dans les quartiers de la vie nocturne parisienne à propos desquels ils ont écrit ou témoigné à plusieurs reprises. Pour compléter l’analyse de leur quasi-ethnographie de Montmartre et des dancings, voici des extraits évoquant Montmartre, le music-hall, le jazz-band, puis leurs dancings préférés, le Zelli’s et le Grand Duc.

Montage de vidéos d’exécutions du charleston, arrivé à Paris sur scène en 1925 avec Joséphine Baker et La Revue Nègre, et repris dans tous les dancings – c’est cette danse qui aurait relancé le Grand Duc et, avec, la carrière parisienne d’Ada Louise « Bricktop » Smith

Jacques Baron sur le music-hall puis le jazz-band

« Le cinéma changeait les données de l’art du spectacle et la sensibilité du spectateur. Il le faisait comme cela doit se faire, sans qu’on s’en aperçoive. […] Il détruisait, si l’on veut, le cérémonial du théâtre. Peut-être a-t-il porté un coup mortel à l’opéra traditionnel, rendant dérisoires toutes les « machines ». […] Il y avait, autant que le cinéma, plus que le théâtre conventionnel, le music-hall. Il faudrait des pages sur les rapports du music-hall et de l’adolescence… Il faudrait des pages sur les sacrilèges que le théâtre a commis envers soi-même, dans une société sans caractère. Le music-hall, alors dans toute sa joie, rendit, dans une mesure non négligeable, sa place au merveilleux. Tout l’art des noirs américains fut révélé à la vieille Europe. Ce n’était pas seulement la peine des hommes. C’était une conjuration contre la terre au nom du ciel. Il y avait peut-être un dieu au ciel qui n’était pas un simple entrepreneur de spectacles vulgaires… » 1.

« Les spirituals et le jazz nous apportaient, dans toute leur fraîcheur, l’air du large et secouaient les délicatesses traditionnelles, défaisaient les chignons des romances, déliaient les doigts des pianistes. Ça gueulait et les bourgeois se bouchaient les oreilles. Tant mieux. Il nous fallait de nouveaux sons, de nouveaux sons, de nouveaux sons ! Et puis on fréquentait les bars et les boîtes de nuit, peut-être pour jeter sa gourme, mais aussi parce qu’il y a, dans le champagne de la nuit, on ne sait quel prestige, quel tourbillon de sexe et de fumée qui suscite ce « dérèglement de tous les sens » que la jeunesse poétique ressent comme une nécessité, au risque de se brûler les ailes à ce feu d’enfer » 2.

Louis Aragon sur le Montmartre nocturne

« Le Montmartre des dancings a ses limites fixées, il ne touche pas à la Butte, il ne dépasse guère Pigalle, il atteint Clichy, il descend par deux voies sur la Trinité et sur le quartier de Lorette. [...] Du trottoir aux boîtes de nuit la différence est pourtant grande, elle est moindre à Montmartre qu’ailleurs. C’est qu’il y a là une sorte de pénétration des maisons par la rue, et qu’inversement les rues restent un peu le vestibule des maisons. Et il y a tant de lumières dans les rues que souvent on se croirait au théâtre. [...] Mais poussez la porte de ces lieux enchantés d’où s’élèvent les rumeurs de la musique et du plaisir, et c’est alors que vous verrez grouiller le peuple à demi nu des filles, le peuple ardent des corps vendus aux baisers de la nuit. [...] Tout est sourire, danse, et ni l’amour ni l’irrésistible perversité ne montrent ici leurs traits à la lueur du champagne. […] On y voit peu d’ivrognes, les cocaïnomanes savent se tenir, il y a des maisons tranquilles pour chaque plaisir de l’homme, et jusqu’au meurtre tout y recherche l’ombre. Dans les lieux publics les acteurs de mille drames sont en représentation » 3

« Ainsi, à l’entour des boîtes de nuit, se fait une infiltration de la ville par un immense corps irrégulier qui ne vit que de la sensualité humaine, des yeux, des oreilles et du sexe d’autrui, et qui tient à la fois par une combinaison étrange du légendaire Montparnasse des artistes, des quartiers interdits des villes maritimes, et de toutes les cours des miracles du passé. Les joueurs d’instruments bizarres, les danseuses au numéro, leurs amis, jusqu’à leurs familles, quelques ivrognes que l’habitude enfin, et la boisson, joignent à cette population parfois incroyablement bourgeoise et parfois plus romantique et folle qu’on ne peut l’imaginer, s’agglomèrent au hasard des rencontres, et bien plus à celui des nationalités. A côté des dancings où ils travaillent, ces gens ont leur lieu favori où ils se retrouvent, tard la nuit, tôt le jour, où ils traînent souvent avant l’heure de l’orchestre ou de la danse. Bars, cafés, cela prend des airs dont Paris est absent. Je me suis souvent dépaysé dans ces Russies, ces Florides en miniature. Avec Michel Leiris, il n’y a pas si longtemps, j’ai eu un grand goût d’un petit endroit dans le bas de la rue Pigalle, Fred Payne’s, un étroit bar avec trois tables, et son comptoir, qui est perversement londonien. C’est peut-être l’exemple parfait de ces lieux que je disais. Tout de même entre les innombrables modalités de ces maisons publiques où la liberté dit son mot [en lien avec l’anonymat et la multiplicité des rencontres sans attaches, et le désir sensuel qui les organise], les hommes de mon âge auront particulièrement aimé une invention qui est de leur temps, qui le marque, le dancing que je me refuse à considérer comme une lente déformation moderne de ces bals grossiers connus par les générations précédentes [comme l’ancien Moulin Rouge ou l’Abbaye de Thélème]. Le dancing d’aujourd’hui vaut par une atmosphère qui lui est propre, sa musique et la population flottante qu’elle suppose [les musiciens et artistes], les hommes venus de loin avec un peu de bruit entre les doigts, les femmes avec un peu de mystère aux dents. [Ces « romanichels réinventés » ne viennent plus d’Arabie ou d’Europe Centrale, mais d’Argentine, puis d’Hawaï, puis de Russie]. Puis les nègres de l’Amérique, et ceux-ci ont envahi comme une tâche d’encre les alentours de la place Saint-Georges » 4.

Michel Leiris sur le jazz-band

Dans L’âge d’homme, Michel Leiris décrit longuement « cette mémorable époque des surprise-parties » et la place qu’y tient le jazz-band. Cet extrait, souvent cité, agglomère la plupart des images qui lui sont alors associées  : « Dans la période de grande licence qui suivit les hostilités, le jazz fut un signe de ralliement, un étendard orgiaque, aux couleurs du moment. […] C’était le meilleur élément pour donner leur vrai sens à ces fêtes, un sens religieux, avec communion par la danse, l’érotisme latent ou manifesté, et la boisson. […] il passait dans le jazz assez de relents de civilisation finie, d’humanité se soumettant aveuglément à la machine, pour exprimer aussi totalement qu’il est possible l’état d’esprit d’au moins quelques-uns d’entre nous : démoralisation plus ou moins consciente née de la guerre, ébahissement naïf devant le confort et les derniers cris du progrès, goût du décor contemporain dont nous devions cependant pressentir confusément l’inanité, abandon à la joie animale de subir l’influence du rythme moderne, aspiration sous-ajcente à une vie neuve où une place plus large serait faite à toutes les candeurs sauvages dont le désir, bien que tout à fait informe encore, nous ravageait. Première manifestation des nègres, mythe des édens de couleur qui devait me mener jusqu’en Afrique et, par-delà l’Afrique, jusqu’à l’ethnographie. C’est sous ce signe trépidant du jazz – dont la frivolité masquait une secrète nostalgie – que s’opéra mon union avec Kay » 5.

Evocations du Zelli’s puis du Grand Duc, dancings montmartrois

Une soirée au Zelli's

Une soirée au Zelli’s

Michel Leiris : « Ce fut alors la période où je passai la plupart de mes nuits à Montmartre, traînant les boîtes telles que le Zelli’s et affectionnant par-dessus tout les endroits nègres. J’avais de nouveaux compagnons, avec qui je buvais et philosophais, breuvages, fumée, musique et foule constituant l’excitant mental que nous jugions le plus apte à favoriser l’inspiration. […] Comme au temps où j’allais de party en party […], je souffrais d’un certain vide, mais cet ennui avait tôt fait de devenir la source d’émotions indicibles dès que j’entendais un air de jazz convenablement mélancolique ou le chant d’une femme de couleur qui semblait avoir reçu des coups de bec d’oiseau dans la gorge » (il s’agit très probablement de Florence Embry Jones, connue pour sa voix aigrelette) 6.

Louis Aragon situe certaines des principales scènes d’Aurélien dans un dancing modelé sur le Zelli’s, appelé ici Lulli’s. En voici une, la plus importante étant reproduite dans le document suivant : « Le Lulli’s, derrière ses portes vitrées battantes aux rideaux orangés, commençait par une sorte de vestibule, ou d’arrière-pièce, sur laquelle à gauche s’ouvrait le bar, à droite les toilettes, et qui communiquait largement avec le dancing. Ce vestibule était le marché de tout ce qui se vendait ici, des cœurs et des cigarettes, et d’autres choses moins définies. On y trouvait en permanence des gens qui se parlaient de près, consommateurs un instant à l’écart, poules bavardant entre elles, ou rejoignant des jeunes gens qui ne les reconnaîtraient plus tout à l’heure en dansant, personnages agités et pâles dont la discussion s’éteignait à l’approche d’un couple ou d’un maître d’hôtel. Il y avait aussi là, dans le coin, le vestiaire et sa tenancière sentimentale, et à côté des toilettes, d’où sortaient les rires de ces dames, la porte des cuisines d’où s’échappaient les welsh rarebits et les poulets, entre les seaux à champagne. [Du bar émerge] le tumulte du lieu, ce fonds de bruit si propice à l’isolement, avec le double chahut des conversations du bar, et l’orchestre qui jouait des tangos à côté, bruits des danseurs, clameurs de gaîté, et la voix de Lulli qui criait par moments : « Ollé ! Ollé ! » avec un geste approprié, histoire d’encourager l’atmosphère espagnole. [Suit un numéro de danseurs russes, dont les applaudissements sont eux aussi audibles depuis le bar. Un autre soir :] Il y a la foule, et la lumière, la fumée, l’épaisse chaleur de la danse et de l’alcool, tout l’assaille comme une trahison. […] Il vient du dancing une tempête de folie. Des mirlitons, des serpentins, des trompettes, l’orchestre déchaîné dans un fox-trot de fantaisie, des gens frappant des mains en cadence autour d’un gros monsieur et d’une petite dame qui font des excentricités au milieu des danseurs, des pas inventés, des figures bouffonnes. Et Lulli en personne plus Ollé que nature battant la mesure, se pliant en deux devant une table, bousculant en douce les maîtres d’hôtel. Le tout rayé de projecteurs dans la respiration chaude des clients, les rires des dames en peau, le va-et-vient vers les toilettes, les fleuristes, le champagne réclamé à grands cris, et l’odeur de grillades qui sort des cuisines dans un battement de portes. […] Au bar on ne peut même s’accouder. L’étroit boyau est plein de gens debout. Les rires, les éclats de voix. Tout cela parle l’anglais. Il fait chaud. Ça ressemble un peu au métro. En plus bruyant »  ((Louis Aragon, Aurélien. Le monde réel, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1972 [1944], p. 120-122.)).

Ada "Bricktop" Smith, Mabel Mercer et des amis au Bricktop's

Ada « Bricktop » Smith, Mabel Mercer et des amis au Bricktop’s

Jacques Baron se souvient lui aussi de ses soirées au Zelli’s : « L’autorité de Breton n’était pas si tranchante. Une jour que, tous deux, nous descendions la rue Fontaine, il me questionna sur les boîtes de nuit, dont a priori, il détestait le mauvais genre, alors que nous passions devant le Zelli’s, célèbre rendez-vous nocturne du moment. Il savait que nous y allions souvent, Aragon, Michel Leiris et moi, et aussi Roland Tual, Max Morise, Roger Vitrac et qui encore ? – Que pouvait-on trouver là plutôt qu’ailleurs ? demandait-il. Je ne sais plus très bien ce que je répondis mais je parlai avec certain enthousiasme du jazz, cette musique en liberté alors dans tout l’éclat de la révélation. Je dus dire exotisme, je dus dire troubles frôlements… Il essayait d’y croire, mais enfin si… mais enfin quoi… Il n’avait pas d’idée préconçue… De toute manière, l’exotisme, la nouveauté du jazz ne jouaient pas pour lui. […] En fait, le Zelli’s n’était pas un endroit particulièrement remarquable. C’était une boîte de nuit comme il y en avait d’autres, à Montmartre ou à Montparnasse, au goût du jour, c’est-à-dire que le patron qui baragouinait à peine le français, accueillait les clients avec les bons mots des bas-fonds d’Amérique et une jovialité italo-yankee. Sans doute écœuré par les misères de la prohibition new-yorkaise, Joe Zelli était venu faire son beurre à Paris, et il le faisait. […] Il devait bien y avoir quelque petit commerce de drogue dans les lavabos et, naturellement, l’inévitable prostitution, mais de bon goût. Il n’y eut pas de révélation au Zelli’s. J’entends qu’il n’y fut pas lancé de vedettes internationales. Cependant, les numéros étaient bien choisis selon l’air du temps et un petit peu en avant de la mode. Le Zelli’s n’était pas un lieu où soufflait l’esprit mais il se trouvait sur notre chemin quand nous sortions, le soir, d’une réunion chez André Breton et que nous descendions la rue Fontaine, Aragon, Leiris et moi. […] Donc, au bas de la rue Fontaine, pavée des bonnes et des mauvaises intentions surréalistes, dans le clair-obscur graveleux du quartier des plaisirs, le Zelli’s brillait de tous les prestiges d’un cabaret à la mode. Nous y fûmes des assidus, Michel Leiris et moi, en compagnie d’Aragon, qui avait sur nous l’avantage du droit d’aînesse, pendant un bon bout de temps. Max Morise, Roland Tual aussi venaient, Vitrac, je crois bien, et plusieurs autres. Mais Michel et moi, je me souviens beaucoup. Et là autant qu’ailleurs car, à cette époque, nous passions la plupart du temps ensemble et presque toutes nos nuits dehors. Là où d’autres voyaient « gâcher sa vie dans les plaisirs », nous voyions, à tort ou à raison, « courir les risques nécessaires à l’inspiration ». Il me semble, qu’en raison de notre constance à visiter son cabaret, Joe Zelli nous avait à la bonne. Nous étions ses rêveurs préférés. A nous aussi – mais sans illusion – il offrait la loge royale avec grands témoignages d’affectation et tapes dans le dos. Nous nous installions, prudemment, dans un coin du bar, à l’entrée, car le champagne obligatoire n’était pas fait pour nous. Nous avions juste de quoi nous offrir une consommation modeste, rarement deux, bien que nous stagnions des heures entières. Il me semble aussi que le barman nous faisait des prix doux. Là, dans le coin, deux ou trois « entraîneuses » surveillaient le pigeon. Comme nous étions inclassables dans l’ordre des gigolos ou des entreteneurs possibles, nous faisions ami-ami. Nous étions de la famille. On était au chaud. Il arrivait qu’un poivrot prodigue offrit une ou plusieurs tournées et, dans ce cas-là, nous nous saoûlions. […] Permettez ce souvenir sans façon à la manière des chroniqueurs parisiens du temps : « A l’extérieur, le Zelli’s affiche « Complet ». Les épais rideaux qui séparent le hall d’entrée de la salle sont clos. Il n’y a pas une table de libre. On se bouscule sur la piste de danse. Les ombres entraînent les ombres dans le tournis. Les trompettes et les saxos enfoncent leurs épines dans les chairs émerillonées. La lumière et l’ombre se disputent les bouches qui se cherchent, les mains peloteuses. Le grand d’Espagne danse avec la petite Oie. Madame Tarabuste se frotte à la Tour de Nesle. L’argent d’elle contre l’amour de lui. A côté, l’Arkansas bande pour l’Archevêché de Tolède. Le Palais-Bourbon mousse. Nos petites copines du bar travaillent de la croupe et du bond dans l’aciérie, la chimie industrielle ou l’ostréiculture. Leiris s’est lancé avec une tulipe de Californie. Aragon discute avec un homme d’avenir et moi je regarde mon double me regarder de la tête aux pieds comme si ma cravate était de travers et mes lacets dénoués. Puis, tout se tait, l’électricité s’éteint. Chacun reprend place à table. La luxure est au cran d’arrêt. Les mots pour rire font glouglou. On se rougit les lèvres d’un petit coup de bâton. On se signe. Tararabadaboum boum boum ! Projecteur. Le roi de la fête, mémoire du monde, Joe Zelli se pose dans le rond d’aveuglante clarté : – Ladies and gentlemen !… Mesdames et Messieurs !…. for the first time in the world !… Polly et Molly, les jumelles les mieux jumelées du monde !… Les deux filles, or et argent, s’avancent sur les pointes… Subito presto, hop, je te tords le bras, hop, je te jette en l’air, hop, je te rattrape sur le bout du nez, hop, je te roule entre mes cuisses, hop, je te mords les fesses, hop, je t’enfonce les doigts dans les oreilles, hop, je te crève un œil et tu me crèves un œil… Et nous sourions, nous sourions, nous sourions de toutes nos gencives !… ». […] Qu’allions-nous chercher au fond de la nuit, au bout de la nuit ? C’était, d’une manière générale, gâcher son temps. Aragon était là parce qu’il était partout. Nous en faisions autant, Michel et moi, avec peut-être, des idées plus cuisantes derrière la tête. Une certaine manière d’apprécier les temps modernes avec un vague à l’âme de haute époque romantique, une tendance à donner un sens admirable à la frivolité, la quasi-certitude que la poésie se fait partout sauf dans l’application bureaucratique. Dans le silence d’après la fête, si dérisoire, elle s’écrira d’elle-même si elle doit s’écrire. Et si elle ne s’écrit pas, tant pis. Le fait d’agir de manière déraisonnable était déjà de la poésie » 7.

Jacques Baron se souvient aussi du Grand Duc et de sa meneuse Bricktop : « Je voudrais parler de Brick Top [sic] que nous allions souvent visiter tous deux ou tous trois ou tous quatre, à des heures indues dans son cabaret sis à l’angle de la rue Duperré et de la rue de Douai, à l’enseigne du Grand-Duc [sic]. Le Grand-Duc était, pour un lieu de réunion nocturne où l’on chante où l’on danse, un endroit étrangement étroit, une sorte de couloir qui menait à une crypte, sans nulle ombre ancienne, sans cachotterie religieuse, sans fond des âges, mais de laquelle le chant de Brick Top s’élevait, guttural, comme la voix du bonheur commentait les détresses des passions humaines. Elle était de ces Noirs d’Amérique qui trouvaient alors à Paris, une manière d’être qu’ils ne connaissaient pas dans le pays natal et qui leur permettait de faire valoir, sans arrière-pensée, leurs produits de beauté. Brick Top avait le teint assez clair pour une femme de couleur et son visage de brique, comme son sobriquet l’indique, était ponctué de légères tâches qui, sur une peau blanche, auraient été des tâches de rousseur. Cela ajoutait à l’étrange beauté de ce visage grave et souriant. Le corps était solide mais sans lourdeur. On pouvait s’étonner même de sa flexibilité quand elle chantait et se tordait les bras pour mimer les sentiments qu’elle exprimait : When I was in St James infirmary…Elle était, le plus souvent, habillée d’une tunique blanche scintillante et bruissante de perles qui mettait en valeur ses belles épaules brunes. On parle parfois d’un port de déesse… On parle aujourd’hui de l’art brut. […] « Ce qui nous touche dans l’art brut, c’est la chaleur oubliée du premier feu. C’est aussi ce tout est permis ! – et le sentiment d’évasion, de liberté rebelle qu’il procure » (Gaëton Picon, dans Le Monde du 14 septembre 1967). Sans abuser des mots et, comme dit l’autre mutatis mutandis, je pense que c’est un peu dans cet état d’esprit, que nous écoutions chanter Brick Top, Michel Leiris et moi. Il venait, chez Brick Top, de rares Français comme nous et beaucoup d’Américains littéraires et artistiques des années 20. Je n’y ai rencontré ni Hemingway, ni Scott Fitzgerald mais ils y venaient. Au petit jour, les Noirs américains de Paris, chanteurs, danseurs ou musiciens qui avaient fini leur travail, débarquaient chez Brick Top, joyeux et beaux dans des habillements d’une richesse extrême et ils s’en donnaient à cœur joie. C’était merveilleux mais nous ne comprenions pas toujours leurs facéties à cause de leur manière de dire, et de notre anglais approximatif » 8.

  1. Jacques Baron, L’an I du surréalisme, Paris, Denoël, 1969, p. 149-150.
  2. Ibid., p. 40-41.
  3. Louis Aragon, témoignage écrit en 1927 pour son mécène Jacques Doucet, publié à titre posthume dans La Défense de l’infini, édition augmentée par Lionel Follet, Paris, Gallimard, 1997, p. 351-355.
  4. Ibid., p. 370-372.
  5. Michel Leiris, L’âge d’homme, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1973 [1939], p. 159-160.
  6. Ibid., p. 189-190.
  7. Jacques Baron, L’an I du surréalisme, Paris, Denoël, 1969, p. 173-178.
  8. Ibid., p. 178-180.