6. Le « jazz-bandisme » de Jean Cocteau (1918-1919)

Cocteau et le Groupe des Six au Boeuf sur le Toit (Darius Milhaud, Georges Auric en dessin, Arthur Honegger, Germaine Taillefer, Francis Poulenc, Louis Durey)

Cocteau et le Groupe des Six au Boeuf sur le Toit (Darius Milhaud, Georges Auric en dessin, Arthur Honegger, Germaine Taillefer, Francis Poulenc, Louis Durey)

[89] Jean Cocteau s’est saisi du jazz-band comme d’un marqueur moderniste à l’instar d’une grande partie des nouvelles générations lettrées des années vingt (ceci est analysé dans l’ouvrage). Il l’évoque dans son manifeste musical de 1918, Le Coq et l’Arlequin, et en fait même une sorte de doctrine dans l’une de ses « Cartes blanches » publiées entre 1919 et 1921 par le quotidien lettré Paris-Midi. On y lit l’association entre primitivisme « nègre » et modernisme « américain » comme leçon de rythme « viril ». En voici quelques extraits.

« Au milieu des perturbations du goût français et de l’exotisme, le café-concert reste assez intact malgré l’influence anglo-américaine. On y conserve une certaine tradition qui, pour être crapuleuse, n’en est pas moins de race. C’est sans doute là qu’une jeune musique pourrait reprendre le fil. LE CAFE-CONCERT EST PUR ; LE THEATRE TOUJOURS CORROMPU. […] Le music-hall, le cirque, les orchestres américains de Nègres, tout cela féconde un artiste au même titre que la vie. Se servir des émotions que de tels spectacles éveillent ne revient pas à faire de l’art d’après l’art. Ces spectacles ne sont pas de l’art. Ils excitent comme les machines, les animaux, les paysages, le danger. Cette force de vie qui s’exprime sur une scène de music-hall démode au premier coup d’œil toutes nos audaces. Cela vient de ce que l’art est lent, circonspect dans ses plus aveugles révolutions. Ici, pas de scrupule, on saute les marches » 1.

« Ce qui balaie la musique impressionniste [Debussy], c’est, par exemple, une certaine danse américaine que j’ai vue au Casino de Paris. [En note :] Voilà comment était cette danse. Le band américain l’accompagnait sur les banjos et dans de grosses pipes de nickel [les saxophones, très peu utilisés avant leur valorisation par les jazz-bands, dont Cocteau ne connaît donc pas le nom]. A droite de la petite troupe en habit noir il y avait un barman de bruits sous une pergola dorée, chargée de grelots, de tringles, de planches, de trompes de motocyclette [la batterie e music-hall est elle aussi inédite en France]. Il en fabriquait des cocktails, mettant parfois un zeste de cymbale, se levant, se dandinant et souriant aux anges. M. Pilcer, en frac, maigre et maquillé de rouge, et mademoiselle Gaby Deslys, grande poupée de ventriloque, la figure de porcelaine, les cheveux de maïs, la robe en plume d’autruche, dansaient sur cet ouragan de rythmes et de tambour une sorte de catastrophe apprivoisée qui les laissait tout ivres et myopes sous une douche de six projecteurs contre avions. La salle applaudissait debout, déracinée de sa mollesse par cet extraordinaire numéro qui est à la folie d’Offenbach ce que le tank peut être à une calèche de 70 » 2.

« Le 12 octobre 1492, Christophe Colomb découvre l’Amérique. Cette enfant trouvée a fait son chemin. Depuis quelques années, même nos artistes travaillent sous son influence. Les musiciens emploient ses Rag-times, les peintres ses paysages de fer et de pierre, les poètes ses affiches, ses réclames, ses films. Blaise Cendrars est de nous tous celui réalise le mieux un nouvel exotisme. Mélange de moteurs et de fétiches noirs. […] Ne pas comprendre la beauté d’une machine est une faiblesse. La faute consiste à dépeindre les machines au lieu d’y prendre une leçon de rythme, de dépouillement. [...] N’imitons pas. Cherchons à faire aussi bien dans notre genre. Le rire des amazones d’Amérique sonne faux chez nous. Imaginez un gratte-ciel place Vendôme. […] Machines, gratte-ciels, paquebots, nègres, furent certainement l’origine d’une direction neuve, excellente. Ils marchèrent sur Capoue comme une armée d’éléphants. La courbe, la guirlande, le rébus, les dissonances précieuses, cédèrent la place à un désordre plus brutal. Contacts sauvages. L’art se virilise. Le Jazz Band peut être considéré comme l’âme de ces forces. Elles y aboutissent, y chantent leur cruauté, leur mélancolie. J’écoute un Jazz Band au Casino de Paris. Les braves nègres en l’air, dans une sorte de cage, se démènent, se dandinent, jettent à la foule des morceaux de viande crue à coups de trompette et de crécelle. L’air de danse cassé, boxé, contrepointé, remonte de temps en temps à la surface. Le hall chaud, plein de filles peintes et de troupe américaine, est un vrai bar des films de Far-West. Ce bruit nous douche, nous réveille POUR QUE NOUS EN FASSIONS UN AUTRE. Il nous désigne une trace perdue. Inutile de pasticher mal des Fox-Trott. La leçon de rythme nous met le nez dans nos mollesses. Mais si nous nous laissons enlever par ce cyclone, c’est une autre forme de mollesse. [...] Du reste, le jazz-bandisme ne date pas d’hier. [...] De ces tumultes, un ordre neuf se dégage toujours » 3.

  1. Jean Cocteau, Le Coq et l’Arlequin. Notes sur la musique, Paris, Stock, 1979 [La Sirène, 1918], p. 29.
  2. Ibid., p. 53-54.
  3. Jean Cocteau, « Carte blanche – Jazz Band », Paris-Midi, 4 août 1919. Le texte est reproduit en entier, avec de nombreux autres, dans Denis-Constant, Olivier Roueff, La France du jazz. Musique, modernité et identité dans la première moitié du vingtième siècle, Marseille, Editions Parenthèses, 2002, p. 166-167.