9. Le rythme pulsé selon Sem (1923) et Mac Orlan (1927)

Sem, La Ronde de nuit, 1923

Sem, La Ronde de nuit, 1923

[105] En 1923, le caricaturiste Sem rassemble quelques dessins et caricatures pour décrire le Paris nocturne, en particulier celui des dancings. Extraits de la description « un peu poussée » d’un cabaret clandestin.

Dans cet « assommoir moderne […] mauvais lieu d’une horreur inédite, d’une perversité paradoxale, d’une saveur autrement rare, raffinée et complexe, très significative de cette étrange époque où sévissent le jazz-band et le mouvement dada [il] reçoit en pleine figure ce fracas cadencé, comme une volée de claques ». Il parle aussi de « cyclone », de « nocturne de revenants », de « furieux tintamarre de bacchanales », de « tohu-bohu », « tapage infernal », « hourivari étourdissant », « outillage à vacarme », « hystérie torride des bamboulas », « crise de joie épileptique », « panique de gaîté […] bestialement lubrique ».

Le piano est quant à lui un « infortuné martyr du jazz-band ! Ses bourreaux lui ont enlevé ses deux panneaux et, par la blessure béante, on voit tressauter ses cordes détendues, son pauvre système nerveux surmené, mis à nu. Dans une pesée de tout son corps en branle, à grands coups appuyés de ses larges pattes calleuses, un nègre hilare et féroce broie le clavier branlant, jauni comme les dents d’un vieux cheval. […] Le joueur de saxophone, les joues gonflées à craquer comme une outre de cornemuse, meugle lugubrement à perdre haleine, tandis qu’un démon noir, agitant des bras innombrables, armés de baguettes tourbillonnantes, se démène furieusement au milieu de son établi à tintamarre » 1.

Sem, La ronde de nuit, 1923

Sem, La ronde de nuit, 1923

Pierre Mac Orlan a lui aussi placé des scènes de dancing et de jazz-band dans plusieurs de ses roman.

Les jazz-bands, « l’un noir et l’autre blanc, se succèdent sans répit, dans un mouvement continu et harmonieux de bielles […]. Un bruit brûlant d’usine à fabriquer la joie domine la salle. Les deux jazz-bands ronflent en sourdine ainsi que des turbines qui mettent en marche Nelly et son danseur et les autres couples chauffés par la même pile. Le dancing se meut et se déplace comme la vie vacillaire dans une blessure rouge. Une chanson merveilleusement fluide, étroitement adaptée au corps des danseurs et des spectateurs, sature l’atmosphère de la salle d’une électricité tout à fait intelligente. Chacun remonte ainsi sa vie comme un mécanisme et va se recharger à cette force que les deux jazz-bands conduisent à travers tout, de même qu’un courant alternatif » 2.

Auparavant, il avait décliné les mêmes images dans Les jeux du demi-jour (1926) : « huit squelettes en pantalon de smoking et en corps de chemise de soie blanche tiennent les instruments du jazz-band. Une merveilleuse mélodie éveille les trépassés dans leur tombe en leur insinuant les éléments d’une vie nouvelle. Ce n’est plus la fête du chevau-léger de Nuremberg, invitant pour la valse les blondes servantes de brasserie, c’est quelque chose de fluide comme le sang dans les artères qui s’associe à cette mélodie érotique et désespérée qu’un saxophone funèbre sanglote avec habileté ».

Sem, La ronde de nuit, 1923

Sem, La ronde de nuit, 1923

Plus tard, il imaginera se faire enregistrer un « disque invendable » dans Uranie (1929) : « cette musique se confond avec celle du sang dans mes artères ; elle s’allie au rythme distribué par les jazz les plus célèbres. Tous les astres gravitent aujourd’hui au rythme d’un jazz-band. Plus exactement, le jazz-band a découvert le rythme universel d’une époque surprenante » 3.

  1. Sem, La ronde de nuit, articles illustrés de dessins de l’auteur gravés sur bois par Louis André, Paris, Fayard, 1923, p. 10-31.
  2. Pierre Mac Orlan, Quai des brumes, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1977 [1927], p. 145-146.
  3. Les deux textes sont parus dans Masques sur mesure en 1937 (cités in Philippe Fréchet, Jazz sur livre. Présences du jazz dans l’édition francophone, Montpellier, Maison du livre et des écrivains, 1991, p. 8).