11. Quand le jazz-band attise les désirs (années 1920)

John Held, Jr., "Dancin in the Jazz Age" (1920)

John Held, Jr., « Dancin in the Jazz Age » (1920)

[107] Les écrivains de l’entre-deux-guerres utilisent souvent les propriétés du dancing pour tisser les intrigues amoureuses – c’est même un procédé assez convenu, dévolu à d’autres périodes au bal ou à la boîte de nuit. La danse y est à la fois une métaphore de la relation affective et/ou sexuelle, et l’un de ses moteurs : le tourbillon des corps emporte avec lui les cœurs, et établit, révèle ou fixe ainsi les désirs – parfois, il les sublime, quand la danse sert leur réalisation détournée ou fantasmatique, et peut être qualifiée d’activité sportive : dans les chroniques et les manuels de danse, la qualification de la danse comme sport permet d’en faire une activité d’entretien et de plaisir corporel sublimant son énergétique érotique tout en jouant avec les charmes de l’ambiguïté (s’agit-il de sport ou de séduction ?), alors que les scènes de bal omniprésentes dans la littérature érotique mènent inéluctablement de la station verticale à diverses positions horizontales 1.

Dans ce cadre, le jazz-band tient un rôle particulier du fait qu’il repose sur la prise du rythme pulsé (afro-)américain : l’érotisation du « sauvage » qui se tiendrait en tout danseur le plus « civilisé » démultiplie la puissance d’évocation du désir sexuel par les scènes de danse. L’un de ces usages les plus significatifs du jazz-band est celui qu’en fait Louis Aragon dans la scène-pivot d’Aurélien. Le monde réel, celle de la cristallisation amoureuse entre Bérénice et Aurélien : il s’agit d’un véritable morceau de bravoure littéraire, soirée au dancing minutieusement décrite afin d’y sertir l’éveil sensuel et amoureux, celui-ci se jouant pendant, avec, dans… – le choix du bon terme est difficile tant cet éveil est entremêlé avec une prestation de jazz-band.

Pour en saisir les enjeux, il faut d’abord rappeler qu’avec Aurélien, Aragon adopte un parti pris de « réalisme » : il s’agit de faire le portrait de la génération des jeunes hommes (essentiellement lettrés) déstabilisés par l’expérience absurde et violente de la guerre. Aurélien erre entre les sociabilités de la grande bourgeoisie industrielle et libérale, des anciens combattants éreintés par leurs souvenirs communs et de la bohème montmartroise où se croisent les précédents et les « bas-fonds » des malfrats et de la prostitution. L’oisiveté est pour lui synonyme d’ennui et de désenchantement, suite à l’expérience des tranchées et au constat des compromissions de son milieu d’origine essentiellement resté « à l’arrière ». Il vaque de passades amères en amours impossibles (pour Bérénice) et de festivités en festivités : seule la répétition de l’expérience de la brutalité (sous la forme de l’ivresse sexuelle, amoureuse ou festive, des bagarres et des conflits politiques) le distrait en effet de l’insignifiance – le sous-titre Le monde réel désigne ainsi à la fois le parti-pris de réalisme de l’auteur et le rapport au monde du héros et de sa génération, entre sentiment d’apesanteur absurde et rappels du réel. Les années et les épreuves de réalité passant, les choses se remettront en ordre : les familles se composeront ou se recomposeront, les oisifs se mettront au travail, le tout loin des encanaillements de Montmartre. Avant cela, le roman se déroule essentiellement dans des situations de loisir public ou privé : cabarets, salons, garden-parties et soirées mondaines, restaurants, music-halls et théâtres.

Le jazz-band lui-même est pris dans cette ambivalence. L’une de ses apparitions a lieu lors d’une soirée privée qui sert à dépeindre la frivolité indécente de l’élite lettrée parisienne, dont le goût factice et distinctif pour le jazz-band est l’une des manifestations. Paul Denis, jeune artiste en vue, « fit des mines puis souleva le couvercle du quart-de-queue, s’assit, et se mit à plaquer des accords, à ne rien jouer, à enchaîner n’importe quoi. « Insupportable, Paul, vous êtes insupportable ce soir… Jouez quelque chose, à la fin ! » Il s’amusait à faire du jazz, sans plus. Et je te syncope, et je te syncope » 2. Ailleurs, l’authenticité du jazz-band, sa vitalité sauvage et pulsée pour ceux qui, comme Aurélien, sont capables de l’entendre, s’oppose à l’inverse à ces pratiques inauthentiques de mondanités cultivées, celles des lanceurs de modes, gens du « monde « Bœuf-sur-le-Toit », du public Ballets Russes. Aurélien, qui n’en était guère, subissait la contagion par des porteurs de germe » 3.

Batterie des années 1920 (Jean-Marc Anglès, Cité de la Musique)

Batterie des années 1920 (Jean-Marc Anglès, Cité de la Musique)

C’est ce second usage du jazz-band qui est au principe de la scène-pivot du roman, située au Lulli’s (modelé sur le Zelli’s). On y trouve une sorte d’ethnographie du dancing, de ses alternances entre activités dansantes, spectatorielles et conversationnelles, entre implication et distanciation vis-à-vis de l’activité collective du moment, et de leur enchaînement essentiellement organisé en fonction de l’enjeu érotique de la soirée – le dispositif permettant les signes plus ou moins discrets ou exhibés, et plus ou moins clairs ou équivoques, les procédés de rapprochement ou de prise de distance par le regard, la conversation ou l’invitation à danser, l’effet d’excitation sensuelle propre à la danse, etc. La scène livre donc au passage la quasi-totalité des activités possibles au dancing, et joue de l’ambivalence de la publicité du lieu qui permet la rencontre, le maintien des formes, mais aussi les rapprochements dissimulés et le poids des barrières conventionnelles – avec la danse tantôt érotisante quand elle se fond avec le tourbillon musical ou s’isole dans l’échange amoureux, tantôt inhibante quand elle réintègre le collectif des autres présents et la conscience de leurs regards. Et c’est une prestation de batteur de jazz-band qui permet à Aragon de mettre en scène le rapprochement entre Aurélien et Bérénice, faisant se confondre intensification musicale et intensification amoureuse. En voici une restitution.

Alors que le groupe d’Aurélien est attablé et boit du champagne, « la musique s’arrêta, les danseurs aussi avec ce désappointement qui s’adresse à la fois à l’orchestre et à leur compagne. Les musiciens reprirent Whispering » (p. 122). Blanchette emmène alors Aurélien danser, pour lui parler seule à seul, et lui conseiller d’éviter de tomber amoureux de Bérénice afin de protéger cette dernière, provinciale tranquille qui aime son mari resté loin de Paris, et en projetant sa propre affection (ils échangèrent un soir quelques baisers, et l’on suppose que son mari, Barbentane, organise les rencontres entre Aurélien et Bérénice pour l’éloigner de sa femme, aidé en cela par Mary, ancienne amante d’Aurélien). C’est que la situation de dancing engage les jeux de séduction croisée entre les divers amis, et que les danses et les conversations de tablée offrent deux moyens alternatifs de les mener, entre signes à interpréter, marques d’engagement trop ou pas assez appuyées, regards affectés et quant-à-soi malmenés. Ainsi, Mary, restée à la table, regarde Aurélien danser – elle devine, avec jalousie et enthousiasme à la fois, son amour naissant pour Bérénice, quand Aurélien le dénie. Ce dernier veut alors inviter Bérénice mais il est doublé par Paul Denis qui s’empresse auprès d’elle. Puis Mary, assurant Aurélien qu’elle n’insistera plus auprès de lui, lui suggère pour le prouver d’inviter Bérénice à son tour, ce à quoi il se refuse, ne comprenant pas qu’on le jette dans ces bras. Pourtant, Bérénice l’enrôle dans sa conversation avec Paul, au sujet des Ballets russes (le groupe avait passé la soirée, « sinistre », « aux Ballets… puis à la sortie au Bœuf… » (p. 126), avant de rejoindre Aurélien au Lulli’s), et l’enthousiasme de Bérénice comme sa propre vanité masculine face à la cour de Paul font vaciller son regard sur Bérénice. Il interrompt alors la conversation pour l’inviter à danser, mais Bérénice n’aime pas la java. Alors que Simone, l’entraîneuse amie d’Aurélien, passe à côté d’eux et s’adresse à Aurélien de façon complice, il se surprend à regretter que Bérénice n’en soit pas jalouse, et se rend compte que cette dernière ainsi que Paul sont eux aussi persuadés qu’un lien s’établit entre lui et Bérénice – Paul Denis affirme qu’il « détestait le Lulli’s, Montmartre, et en général ces filles de dancing », i.e. Simone, et Bérénice rétorque : « Eh bien, pas moi ! » (p. 127). Puis Tommy, le batteur du jazz-band, se lance dans un solo qui interrompt danses et conversations, attire toutes les attentions et fait chavirer l’intrigue : Aurélien prend la main de Bérénice durant tout le solo, et durant quatre pages s’entremêlent les prouesses du batteur et les effets intérieurs de ce geste irréfléchi. Suit une danse, un tango, qui achève de lier les deux personnages.

« Un roulement de tambours… Les danseurs regagnaient qui les tables, qui le vestibule, qui le bar. Le tambour dominait le brouhaha, annonçant une exhibition. Lulli, comme tous les soirs, devant l’orchestre, faisait comiquement mime des deux bras tendus, les mains agitées, de conduire au paroxysme le roulement annonciateur, puis avec son accent mêlé de Chicago et de Florence, il annonça Tommy, l’unique Tommy, le meilleur « drummer » du monde. Tandis qu’avec sa caisse et sa batterie, un petit nègre pâle et gros, aux cheveux blanchissants, aux yeux étonnés, le plastron faisant un angle dans les saluts, Tommy s’installait dans un croisement de projecteurs, l’ombre s’empara des tables, propice aux mains qui se nouèrent, aux mots murmurés sur l’épaule nue des femmes, Barbentane avait in extremis reconnut des gens de l’autre côté, et leur faisait, à la limite d’un pinceau de lumière, un geste amical de la main, Blanchette, qui n’avait pas vu qui il saluait, marmonna quelque chose à côté d’Aurélien : « Vous dites ? – Non, rien… » Tout d’un coup, il eut le sentiment que Bérénice était tout contre lui, il n’osa pas tourner la tête. On s’était serré pour mieux voir Tommy qui, avec toutes sortes de jongleries de ses bâtons et de ses petits balais métalliques, jouait seul, sans accompagnement, du tambour, des cymbales, des clochettes… avec un grand rire muet dans le visage, et un tempo de vitesse croissante qui Danse 1920bispeuplait l’air comme font les alcools après une certaine quantité… tout contre lui, un souffle, Aurélien entendit la voix de Bérénice : « C’est bien ma chance… j’attendais tellement cette danse avec vous… » Brusquement, il sentit une grande chaleur en lui, une ivresse. Peut-être était-ce l’alcool du « drummer », peut-être… Mille choses prenaient un sens. Il n’avait pas réfléchi, il avait posé sans voir sa main sur la table, et sous sa paume et dans ses doigts il emprisonnait une petite main dont il n’avait que deviné la présence, et qui voulait se retirer, mais qu’il retint longuement, longuement, tandis que les yeux blancs du nègre, et ses bâtons dansaient dans l’air et, comme des farces d’enfant qui fait claquer des amorces, éclataient les cymbales au passage, tandis qu’en sourdine l’orchestre jouait un ragtime, maintenant, un ragtime que Paul Denis reconnut, content de lui-même : « Il est merveilleux ! », soupira-t-il vers Bérénice. Elle dut avoir peur, Aurélien sentit qu’elle avait peur, il ne lâcha pas la main prisonnière. Il entendit une voix bouleversée, très basse, qui disait : « Vous n’êtes pas raisonnable… » Et il sentit l’insensé de sa conduite, et il voulut relâcher la main, et il ne le put pas ; il lui eût semblé, à le faire, renoncer au monde, à tout ce qu’il pouvait y avoir de précieux, à tout ce qui pouvait valoir la peine de vivre. La caisse battue, les cuirs secoués, résonnaient au centre de la salle sur un rythme précipité, et les bras et les pieds de Tommy volaient autour de la caisse, caressaient la batterie, avec des gestes de poule effrayée de faire tant de bruit, le cou roulant sur lui-même dans les plis de graisse sombre blessée par le faux col immaculé. Aurélien comprit à un moment donné que la main qu’il tenait se résignait, ne s’abandonnait pas, mais se résignait. Il eut honte de sa conduite. Cependant, impossible d’en changer. Allons, bon, il s’était jeté dans cette aventure, comment reculer ? Il lui allait falloir faire la cour à sa voisine. Il chercha à mettre une expression dans la pression de sa main sur la main blottie. Déjà mentir… Elle avait tellement attendu cette danse… Le bruit fantastique, entêtant, enflé, les enveloppait dans des sentiments divers. Elle, avec cette peur inexplicable de la soudaineté, cette crainte d’un geste qui aurait rendu impossible son immobilité. Et lui prêt déjà à ne pas supporter l’échec, le refus, l’affront. Là-dessus Blanchette qui était de l’autre côté lui dit quelque chose [de lui donner son sac ; arraché à son attention, il s’exécute en la maudissant]. Il n’avait pas lâché la main de Bérénice. Avec deux baguettes à la main, d’un geste d’aile de papillon, ou mieux de coiffeur faisant tournoyer les ciseaux, Tommy portait au maximum le tonnerre romantique qu’il avait déchaîné. Il jouait de tout son corps, des pieds, des oreilles, de la peau mobile de son front, il sautait avec sa chaise et retombait dans un délire qui gagna l’assemblée. Quand l’air se tut, qu’on comprit que le plafond ne s’écroulerait pas et que Tommy saluant, en nage, souffla comme un phoque assis dans une automobile d’enfant, les applaudissements éclatèrent, les bis, tout le monde debout. Derrière les autres, seuls, d’une solitude de forêt, ils demeuraient assis tous les deux, et tremblants. Il dit avec cette voix profonde des hommes ramenés au mystère premier de leur être : « Nous danserons la première danse ? » Elle frémit. Il vit ses yeux noirs, ses yeux traqués. Elle faisait non de la tête, et de tout son corps. Il la sentit près de pleurer : « Nous danserons la première danse », affirma-t-il. La lumière revenait, leurs mains se séparèrent. Un nouvel orchestre s’installa. Des Argentins. Un va-et-vient désordonné sillonna la salle, des gens s’en allaient, d’autres s’amenaient, précédés de Lulli qui affirmait à chacun que c’était la meilleur table, la meilleure… Le chef d’orchestre violoniste, serré dans sa ceinture noire avec ses pantalons de soie blanche évasés du bas, sa chemise violette, donna de l’archet le signal du tango. Un tango comme tous les tangos, banal, banal à souhait, racoleur au possible, avec son charme bon marché, ses accents prostitués. [Aurélien se lève et lui propose la danse ; elle refuse, et lui demande si elle ne lui fait pas de peine ; il est hors de lui, et d’ailleurs ne veut déjà plus, veut répondre, mais ne peut pas, c’est la première fois qu’il se sent timide devant une femme] Ils se turent longuement. Les autres dansaient. Ils étaient sans le savoir restés seuls à la table. Elle le remarqua soudain, gênée : « Dansons, voulez-vous ? » proposa-t-elle. Il sourit, un peu tristement, eut un mouvement gêné des épaules. Ils dansèrent. Ce n’était plus ça. Ce n’était plus du tout ça. La convention de la danse, de cette danse dont ils avaient eu peur un instant, l’un et l’autre, la convention de la danse était entre eux. Cette fausse intimité rétablissait les distances. Ils ne se parlaient pas, de peur que les mots plus encore que les gestes du tango ne les séparassent. Ils sourirent au passage à Mary et Edmond qui dansaient ensemble. De plus en plus gênés. [Puis la danse, d’abord engagée par convenance dans cette situation publique, finit par les emporter et les isoler avec leurs sentiments naissants] Au vrai, Bérénice dansant n’avait plus de poids, elle pliait à la pression la plus légère. On eût dit qu’elle était la musique, tant elle s’y mariait. Aurélien craignit de ne pas danser assez bien pour elle. Il le lui dit. Elle ferma les yeux. Alors, se penchant sur elle, il la vit pour la première fois. Il régnait sur son visage un sourire de sommeil, vague, irréel, suivant une image intérieure. Ce qu’il y avait de heurté, de disparate en elle, s’était fondu, harmonisé. Portée par la mélodie, abandonnée à son danseur, elle avait enfin son vrai visage, sa bouche enfantine, et l’air, comment dire ? d’une douleur heureuse. […] Quand il lui dit : « Je vous remercie », après cette danse, s’inclinant devant elle, comme à un bal de famille, Bérénice porta la main sur son cœur. Elle était toute pâle. Elle s’assit précipitamment et s’absorba devant un petit miroir, à refaire son visage. Il vit bien que c’était histoire de dissimuler un trouble. [Elle lui demande de le laisser :] on nous regarde, voyons… ».

Sur ce, les autres reviennent à la tablée, Barbentane ramène celui à qui il avait fait des signes, le peintre Zamora (le rival de Picasso), qui était de l’autre côté de la salle avec deux princesses et une Américaine. Il propose qu’ils aillent tous ensemble dans une « boîte ». Aurélien pense aux conséquences de ses gestes (le mari de Bérénice, etc.). Mary lui souffle « Attention, mon cher, cela se voit ! » Il décide alors de les abandonner au vestiaire et de rester au Lulli’s. Surprise, Bérénice ouvre la bouche sans rien dire. Aurélien, une fois les autres partis, est tenté de les rejoindre et se traite d’imbécile. Il propose à Simone de coucher, mais elle est prise avec un marin étatsunien. Il repart avec une inconnue.

  1. J’ajouterai bientôt des compléments au sujet de ces manuels de danse et romans érotiques.
  2. Louis Aragon, Aurélien. Le monde réel, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1972 [1944], p. 62
  3. Ibid., p. 38.