2. Un succès inaugural : la revue Laisse-les tomber ! (1917)

Gaby Deslys et Harry Pilcer

Gaby Deslys et Harry Pilcer

[78] La première « revue à grand spectacle », Laisse-les tomber !, est jouée du 12 décembre 1917 au 13 juin 1918 dans un Casino de Paris racheté et rénové par Léon Volterra. Sa réception est centrée sur les procédés de majoration grandiose du nouveau format spectaculaire « revue à grand spectacle » et sur les prestations du nouveau format orchestral « jazz-band ». Ce dernier apparaît comme spécifiquement dédié à la prise esthétique du rythme pulsé (afro-)américain, autour notamment de la batterie, instrument inédit en France, et des instruments à vent, tant par l’orchestration (ils sont mis en avant) que par leur usage technique (effets de glissandos, de growls, de sourdines, de bruitages…). Le succès est retentissant, tant auprès du public et de la critique que d’un point de vue financier. Lorsque le 10 mars 1918 Gaby Deslys et Harry Pilcer quittent le spectacle pour des engagements new-yorkais, ils sont ainsi remplacés par Mistinguett et Maurice Chevalier afin de prolonger son exploitation jusqu’à l’été. Ils reviennent ensuite le jouer à partir du 15 novembre 1918, pour une centaine de représentations au théâtre du Châtelet de Marseille, lui aussi racheté et rénové par Léon Volterra.

M. Bidou, qui quelques années avant dénonçait « ces airs anglais composés sur des paroles nègres pour les électeurs sauvages du colonel Roosevelt », rapporte au lendemain de la générale (privée), le 10 décembre 1917, dans Le Journal des Débats, la présence dans la salle de Jean Cocteau, Jean Richepin, Roland Dorgelès, Georges Feydeau et du « Tout-Paris ». Il écrit : « C’est le plus éblouissant spectacle qu’il nous ait été donné de voir » 1. Le quotidien Paris-Midi évoque « le spectacle féerique d’une revue dont on parle des premières aux dernières lignes du front franco-anglo-américain » 2. Un article va jusqu’à mettre en scène l’unanimité de la réception :

« Il est assez rare d’entendre un directeur de théâtre reconnaître le succès du directeur d’en face. Il y a toujours des petites questions d’intérêt ou simplement de jalousie professionnelle qui entament la loyauté la mieux accrochée. M. Dufrenne, le prestigieux directeur du Concert Mayol, fait exception à la règle. [...] C’est ainsi que, l’autre soir, à la répétition générale du Casino de Paris, on l’entendait dire très haut à M. A.., qui fut le meilleur et le plus brillant directeur de théâtre lyrique que nous ayons jamais eu : « C’est la plus belle revue qu’on ait montée depuis longtemps ! Un vrai triomphe ! Et puis, tant mieux ! Léon Volterra méritait bien ça, car, vraiment, ce qu’il a réalisé est épatant ! » » 3

[Clic droit et "ouvrir dans un nouvel onglet" pour écouter ces deux enregistrements tout en restant sur cette page]

Gaby Deslys Philomène 1910

Gaby Deslys La parisienne 1910

Les deux jazz-bands sont particulièrement remarqués. L’American Sherbo Band dirigé par Murray Pilcer (le frère d’Harry) « laisse échapper des pleurs, des sifflets, des chants, des grognements, des hurlements, tandis que ses musiciens nous assourdissent en frappant, en soufflant, en tirant de leurs instruments bizarres une tempête de sons heurtés, énervants, broyés… C’est une fête, une grande fête, une parade excessivement joyeuse » 4. Quant aux Louis Mitchell’s Jazz Kings qui animent le bar des entractes, Le Perroquet, ils font un « bruit infernal […] Ah ! Prend garde, prend garde, peuple de Paris, tu vas réveiller les morts » 5.

Financièrement, la revue atteint un record de recettes (il sera suivi par d’autres), repérable aux 187 085 francs de taxes collectées avec les cent premières représentations 6, soit 3 741 700 francs de recettes. On trouve là l’un des facteurs ayant contribué au besoin d’innover, et qui a accentué les jeux de la concurrence entre music-halls : en 1916, l’Etat a instauré une taxe de 5% sur les revenus des théâtres afin d’alimenter l’effort de guerre – avec la justification que ceux qui s’amusent doivent soutenir ceux qui se battent. Elle est prolongée après-guerre afin de participer cette fois à l’effort de reconstruction, et augmentée plusieurs fois avec l’instauration d’une hiérarchie dont on ne sait trop si elle suit la courbe du volume des recettes, celle de la légitimité culturelle, ou celle des capacités de mobilisation des entrepreneurs. En 1920, elle est élevée à 16% pour les théâtres, dont 10% pour l’Assistance publique et 6% pour l’Etat ; à 20% pour les music-halls, dont 10% pour l’Assistance publique et 10% pour l’Etat (quand les tickets sont offerts, par exemple à des soldats ou à des invalides de guerre, l’établissement doit quand même régler le montant des taxes correspondant au nombre total d’entrées gratuites) ; à 25% sur les ventes de phonographe et de disques ; à 50%, dont 25% pour les invalides, pour les restaurants et cafés qui recrutent des orchestres pour animer leur salle ; les cinémas et les établissements commerciaux de danse ne sont pas épargnés, le montant de la taxe n’étant pas mentionné 7.

Par la suite, leur montant change fréquemment en fonction des types de divertissement et des villes (elles sont généralement plus élevées en province, où s’ajoutent des taxes locales), en fonction aussi des protestations des professionnels. Ainsi, en juillet 1920, les cafés et les restaurants parisiens cessent de recruter des musiciens, quand le secrétaire général de la Fédération des Spectacles (CGT) prévient : « tuer une industrie (ce que les nouvelles formes de taxes sur la musique ne manqueront pas de faire) c’est tuer l’employeur, mais c’est aussi tuer le travailleur. Si vous supprimez les théâtres et les music-halls, les divertissements de la capitale, vous supprimez Paris, la capitale artistique du monde » 8.

Le même mois, les artistes de music-hall mobilisés établissent une échelle de salaire qu’ils tentent d’imposer aux employeurs afin de s’assurer une partie des bénéfices imposants que les débats sur les taxes ont mis au jour. D’après un journaliste, le montant des taxes collectées sur les spectacles (théâtres et music-halls) ne cesse d’augmenter durant les années 1920. Cette élévation semble en réalité simplement due à l’élévation du taux des taxes, et non à l’augmentation des recettes globales. Le volume de celles-ci est relativement stable, autour de 200 millions de francs 9. Si ces chiffres, qui restent sujets à caution, se trouvaient vérifiés sur archives, on pourrait faire l’hypothèse que cette stagnation relative renvoie à la concentration du secteur : peu de nouvelles salles de music-hall, et encore moins de théâtres, sont ouverts, alors que d’autres ferment, ou changent de statut pour se transformer, notamment, en cinémas (ce mouvement s’accélérant à partir de 1927 avec l’arrivée du parlant) – ceci alors que les cafés-concerts ou les petits music-halls ont nettement décliné et que le format cabaret, en vogue quant à lui, n’a pas un statut de salle de spectacle mais de restaurant employant des artistes (c’est d’ailleurs l’une des raisons de son instauration et de son succès : il échappe aux taxes sur les spectacles, abaissées pour cette catégorie après les protestations de la profession).

  1. Cité in Jean-Jacques Sirkis, Les années Deslys, Paris, Editions Jeanne Laffite, 1990, p. 163.
  2. « Le théâtre aux armées et l’armée au théâtre », Paris-Midi, 27 décembre 1917, p. 3 (représentation pour les soldats en permission).
  3. « Un précieux hommage », Paris-Midi, 14 décembre 1917, p. 3.
  4. Le Masque d’Enfer [sic], « La Potinière : une grande générale de guerre », 13 décembre 1917, Bibliothèque de l’Arsenal, R018454.
  5. René Wisner, « Soirée parisienne », 14 décembre 1917, Bibliothèque de l’Arsenal, R018454.
  6. « Un record », 23 février 1918, Bibliothèque de l’Arsenal, R018454.
  7. Jeffrey Jackon, Making Jazz French…, op. cit., p. 36-38.
  8. Rapporté dans E. G. Kendrew, « In Paris », Variety, 30 juillet 1920, p. 2, cité in Jeffrey Jackson, ibid, p. 37.
  9. En 1917, 10 millions de francs auraient été collectés ; en 1920, 37 millions, suite à une augmentation du taux de prélèvement ; en 1924, 77 millions suite à une nouvelle augmentation ; en 1925, 80 millions ; en 1926, 77 millions, léger fléchissement dû à des troubles économiques ; en 1927, 105 millions – Millot, « La taxe sur les spectacles en France », Comoedia, 24 février 1928, cité in Jeffrey Jackson, ibid, p. 37.