6. Claude Roy et Roger Vailland : le jazz comme hétérodoxie communiste (ca 1950)

Le Tabou en 1947

Le Tabou en 1947

[194] Dans son autobiographie, Claude Roy décrit les diverses bandes des jeunes « hédonistes » qui fréquentent les bars et caves de Saint-Germain-des-Prés. Chacune gère différemment l’écart entre les affinités de style de vie générationnel (la dépense festive après les rigueurs de la guerre, selon lui) et l’engagement politique au PCF ou à ses côtés : « De 8h30 à 20h les lendemains qui chantent. De 20h à 3h, les aujourd’hui qui dansent (qui dansent sur un volcan, bien sûr, mais le sachant) » 1. Il y aurait eu « unité de lieu » mais pas « d’action » entre le Bar-Bac, le Tabou, le théâtre du Vieux-Colombier et la Seine (soit Saint-Germain-des-Prés) car ces bandes « partageaient des plaisirs [dont « le goût du bon jazz, des alcools violents et des nuits blanches » (p. 243)] et des bars : l’ « idée du monde », pas toujours » malgré une « sympathie de révolte » (p. 125).

La « bande de la rue Saint-Benoît » est la première à subir les exclusions du PCF : Marguerite Duras, Robert Antelme, Dionys Mascolo, Edgar Morin, Gilles Martinet, Jean-Toussaint Desanti, Jean-François Rolland, André Ulmann, Jorge Semprun, Maurice Merleau-Ponty, Clara Malraux, Jean Duvignaud, Francis Ponge… La « bande à Prévert » regroupe des communisants plus libertaires, réfractaires au thorézisme. « La « famille » sartrienne » regroupe essentiellement des compagnons de route en vue. Quant aux « jeunes oiseaux de nuit que les journalistes appelaient « existentialistes » » (soit la bande du Tabou : Boris Vian, Juliette Gréco, Anne-Marie Cazalis, Marc Doelnitz, Jacques Loustalot, Frédéric Chauvelot…), ils seraient « bohémiens plus qu’idéologues, baladins plus que paladins, ce n’était pas une génération en colère, mais résolument indifférente », estimant que les « politiques [sont] ennuyeux, pas marrants ».

Scène de Rendez-vous de juillet (Jacques Becker, 1949) au Lorientais, avec l’orchestre Jano Merry et ses Rats de Cave (cette scène appuie dans l’ouvrage l’analyse du passage de la « cave à jazz » au « jazz-club »)

Enfin, la bande à laquelle il appartient aurait été la seule à être en contact avec « le peuple » : Pierre Hervé, Roger Vailland, Pierre Courtade, Jean Prouteau, Jean-François Rolland, Robert Scipion… C’est celle du journal Action, qu’il décrit comme « ouvert » car publiant des intellectuels hétérodoxes (Jacques Prévert, Alexandre Astruc, Simone de Beauvoir, Raymond Queneau…) et quelques articles où ils glissent leurs goûts « bourgeois » et « pro-américains » en contrebande 2.

Roger Vailland, quoique plus âgé (il est né en 1907, Claude Roy en 1915), est un autre membre de la même bande, qui cherche quant à lui à légitimer ses goûts hétérodoxes dans une rhétorique orthodoxe – ce qu’autorisent les ambivalences de la prise du rythme pulsé (afro-)américain. L’un de ses thèmes journalistiques les plus récurrents, dès le tournant des années 1930, est l’influence étatsunienne sur l’économie, la politique mais aussi la culture française. Il traite notamment du cinéma et du jazz, et au sujet de ce dernier, il en vient à défendre les thèses d’Hugues Panassié, pourtant situé à l’opposé de ses positions politiques, en socialisant si l’on peut dire la logique raciale : le vrai jazz est noir et donc populaire, le jazz blanc est quant à lui commercial et affadi, et le jazz savant embourgeoisé et par conséquent blanchi. En effet, écrit-il en 1952, « le jazz est aujourd’hui la musique de danse, la musique et la danse les plus vivantes dans le monde « occidental » » 3. Il faudrait dès lors distinguer les usages amateur et idéologique du jazz : le jazz noir, celui des vrais amateurs et qui se définirait par le swing, a été affadi, d’un côté, par les grands orchestres blancs qui servent la propagande étatsunienne (« dans les bars de nuit de Téhéran, de Calcutta ou de Bangkok, les orchestres jouent (fort mal) du jazz style Paul Whiteman. C’est l’aspect blanc, l’aspect made in USA du jazz »), et de l’autre côté, par le bebop élitiste (« A Paris, dans les milieux aisés et cultivés, c’est le be-bop qui fut à la mode au lendemain de la Libération. Nos jeunes privilégiés furent tout naturellement attirés par ces musiciens et danseurs noirs qui, selon M. Panassié, « cherchent à se détourner le plus possible du génie de leur race pour tenter de se fondre dans le monde blanc » »).

Ce type de rhétorique est parfois repris, sur le mode de la concession, par la presse communiste plus orthodoxe soucieuse de séduire « la jeunesse ». Henri-Jacques Dupuy rend ainsi compte d’une Grande Semaine du Jazz organisée en mai 1948 pour convaincre que « les noirs jouent pour se délivrer autant que pour nous amuser » 4. Il récuse ainsi une opinion qu’il estime courante : « tout n’est pas pourriture dans la civilisation américaine ». C’est, ajoute-t-il, une « réflexion typique d’un certain état d’esprit qui prétend caricaturalement rendre inconciliables l’amour du jazz et le refus des Français de se laisser absorber par la propagande écrite, illustrée ou filmée qui leur vient d’outre-Atlantique ». Il faudrait dès lors se prémunir des effets du « racisme américain [qui] a, pendant des dizaines d’années, étouffé la propagation de la véritable musique de jazz et, consciemment ou non, faussé sa connaissance ». Et suivre en cela Hugues Panassié, qui aurait révélé aux Etatsuniens la grandeur de leur musique.

  1. Claude Roy, Nous, Paris, Gallimard, 1972, p. 119. Les citations qui suivent en sont extraites.
  2. Sur les procédés de la contrebande rhétorique dans le monde communiste, voir Frédérique Matonti, «  »Il faut observer la règle du jeu ». Réalisme socialiste et contrebande littéraire : La Place Rouge de Pierre Courtade », Sociétés et Représentations, n°15, décembre 2002, p. 293-306 ; Benoît Lambert, Frédérique Matonti, « Un théâtre de contrebande. Quelques hypothèses sur Vitez et le communisme », Sociétés et Représentations, n°11, février 2001, p. 279-406.
  3. Roger Vailland, La Tribune des Nations, 15 février 1952, cité in Christian Petr, Le devenir écrivain de Roger Vailland (1944-1955), Paris, Aux amateurs de livres, 1988, p. 222-223. Les citations qui suivent en sont extraites.
  4. Henri-Jacques Dupuy, « Autour de la Grande Semaine de Jazz. Les noirs jouent pour se délivrer autant que pour nous amuser », Les Lettres Françaises, 20 mai 1948. Les citations qui suivent en sont extraites.

Une réponse à 6. Claude Roy et Roger Vailland : le jazz comme hétérodoxie communiste (ca 1950)

  1. Ping : Jazz | Pearltrees

Les commentaires sont fermés.