9. Juger le public : les critiques contre la vulgarité des fans (années 1950)

Pochette du disque tiré de l'enregistrement des prestations de Sidney Bechet à l'Olympia (Vogue, 1955)

Pochette du disque tiré de l’enregistrement des prestations de Sidney Bechet à l’Olympia (Vogue, 1955)

[215] Avec l’avènement du jazz comme langage musical, les intermédiaires spécialisés prescrivent désormais des formes d’écoute esthétisées. Au concert l’attention se doit d’être entièrement focalisée sur les prestations scéniques, au plus loin des clubs de danse mais aussi des manifestations d’enthousiasme d’un public juvénile parfois indocile – en 1955, les chahuts et fauteuils brisés lors des concerts de Gilbert Bécaud puis de Sidney Bechet valent à l’Olympia une publicité inattendue (et immédiatement exploitée : le disque tiré de l’enregistrement du concert de Bechet est accompagné du bandeau « le jour où… l’on cassa l’Olympia »). La « domestication » des audiences analysée dans l’ouvrage passe ainsi, en partie, par les commentaires critiques.

Frank Ténot tient par exemple en 1949 à mettre les choses au point concernant « la fameuse guerre des jazz dont s’est emparée jusqu’à la grande presse française », qui oppose depuis la réception du bebop « les réactionnaires et les progressistes » 1. Il s’agit d’une question d’« évolution logique du jazz » : le bebop n’introduit pas une discontinuité mais représente un « stade d’évolution [dans une] tradition unique ». Et cette évolution est aussi celle des façons d’apprécier la musique : « le public de la soirée bebop se conduisait avec une correction parfaite et à tous les concerts, ce sont les fougueux supporters de Claude Luter et autres orchestres « Nouvelle-Orléans » qui « chahutent » avec le plus de sans-gêne ». Un rédacteur de Réforme stigmatise pareillement, en 1948, « la stupidité d’une partie du public qui applaudissait sans discernement tout musicien noir et sifflait bruyamment » 2.

Sim Copans, l’un des principaux animateurs de radio spécialiste du jazz, oppose la perception du jazz aux Etats-Unis et en France, puis commente l’association qui serait récurrente entre jazz et « chahuts ».

Jean-François Quiévreux est plus explicite encore lorsqu’il lie les postures artistes des musiciens du bebop et la discipline des nouveaux auditeurs – probablement parce qu’il est un musicien professionnel « savant » (sous le pseudonyme de Jef Gilson). Ainsi, « le jazz est passé de la simple expression folklorique à l’expression artistique. C’est pourquoi l’amateur de Bop écoute la musique pour elle seule, et que s’il existe une danse Bop, ceux qui écoutent sont plus nombreux de beaucoup que ceux qui dansent » 3. Si, ajoute-t-il, le « mode contemplatif est européen », le bebop opère une synthèse qui le rend universel et supérieur à la musique classique : il réunit « l’intellect et le rythme, principe générateur de la vie ».

Quant à Claude Roy, il fait la même distinction entre bon et mauvais public, et le même lien entre posture artiste (exprimer une intériorité) et écoute attentive, lorsqu’il rend compte de la parution de l’autobiographie de Milton Mezzrow 4. Il ajoute néanmoins une problématisation sociale à la problématique raciale, puisque ce livre serait un « document irremplaçable sur les racines du jazz, sa sociologie, sa signification d’art prolétarien, d’expression populaire d’une certaine classe d’hommes » 5. Ainsi, Mezzrow se situerait tout aussi loin des « buveurs d’une boîte de nuit de la 52e rue » (avec le brouhaha des conversations alcoolisées et des danses) que des « fanatiques d’un festival du jazz à Pleyel » (avec leurs chahuts). C’est que « le jazz pur n’est pas une musique de divertissement. Ça n’a rien à voir avec ce qu’on nomme avec dédain : musique de danse. Ils [les auditeurs] écoutent. Ils écoutent des hommes souffler leur vie, et celle de leurs frères » (souligné par l’auteur).

  1. Frank Ténot, « Jazz, le temps de la confusion », Images Musicales, 2 décembre 1949. Les citations qui suivent en sont extraites.
  2. « La musique, saison 1947-1948 – Panorama du jazz en France », Réforme, 24 juillet 1948. Il s’agit d’un compte rendu de la Grande Semaine du Jazz au Théâtre Marigny (mai 1948).
  3. Jean-François Quiévreux, « La musique : où va le jazz ? », Réforme, 11 mars 1950. Les citations qui suivent en sont extraites.
  4. Milton « Mezz » Mezzrow, Bernard Wolf, La rage de vivre, Paris, Club Français du Livre, 1950, préface d’Henri Miller, trad. par Madeleine Gautier et Marcel Duhamel.
  5. Claude Roy, « Le vrai jazz, ce chant profond des hommes », Action, 3-9 septembre 1950. Les citations qui suivent en sont extraites. Il précise : si un blanc « scandalise l’Amérique bourgeoise, puritaine et hypocrite en s’enégrifiant [sic] c’est qu’entre sa condition de « noir », de prolétaire blanc, que la logique de sa misère et de sa révolte ont conduit à « se définir comme un noir », et la condition du juif, il y a une ressemblance fondamentale, un air de famille ».