10. L’appel du rock : les intermédiaires du jazz investissent les variétés juvéniles (ca. 1960)

Sacha Distel et Brigitte Bardot au Club Saint-Germain (?) - leur liaison (comme d'autres, par exemple entre Juliette Gréco et Miles Davis) est l'indice de l'insertion d'une frange du monde du jazz dans le "showbiz" de la chanson et des variétés

Sacha Distel et Brigitte Bardot au Club Saint-Germain (?) – leur liaison (comme d’autres, par exemple entre Juliette Gréco et Miles Davis) est l’indice de l’insertion d’une frange du monde du jazz dans le « showbiz » des variétés (Distel est alors guitariste de jazz, et se lance à cette période dans la chanson de variétés)

[217] La catégorie de « musique des jeunes » a été inventée autour de la chanson swing et du jazz durant la Seconde guerre mondiale. C’est en partie en captant ce marché que le Hot Club de France parvient à mettre en place un système d’intermédiation pour le jazz dans l’après-guerre. Les luttes internes à ce monde aboutissent au tournant des années 1960 à la victoire du jazz « savant » : son pôle « juvénile » saisit alors les opportunités offertes par les nouveautés venues d’Angleterre et des Etats-Unis – le rock et le yéyé. La victoire est donc paradoxale : en quelque sorte, les intermédiaires qui ont le mieux réussi en jazz fuient vers les variétés juvéniles, marché sensiblement plus large, laissant au jazz une portion, certes stabilisée, mais congrue du public jeune.

Jacques Canetti – qui a fait ses armes dans le jazz avant de devenir l’un des principaux intermédiaires de la chanson – et Michel Legrand – musicien et compositeur de jazz, omniprésent dans les studios d’enregistrement – reviennent d’un séjour de prospection aux Etats-Unis en mai 1956 avec l’intention de lancer le rock’n’roll qu’ils ont vu enthousiasmer des salles aux jauges alléchantes. Legrand se charge des musiques, Boris Vian est sollicité pour les textes et Henri Salvador (musicien de jazz happé par les variétés) pour l’interprétation – ou parfois Vian lui-même, comme pour l’un des premiers succès de l’équipe, Johnny, fais-moi mal, en duo avec Magali Noël. En décembre 1956 sort ainsi Rock’n’Roll, disque signé Henry Cording (Henri Salvador), avec un texte de pochette signé Jack K. Netty (Jacques Canetti) et « traduit » par Boris Vian, et des paroles signées Vernon Sinclair (Boris Vian). Selon le témoignage de Canetti 1, ces premiers essais échouent car Philips assure un service commercial minimal par crainte de poursuites judiciaires envers l’érotisme de certaines paroles (à l’écoute des quatre chansons, l’argument est peu crédible).

D’autres équipes tentent elles aussi d’importer le rock en faisant appel aux services d’orchestres de jazz. Une réédition proposée par Born Bad Records documente ces essais avortés avec 16 chansons éditées entre 1956 et 1959 – on peut l’écouter en ligne (et bien sûr l’acheter).

C’est donc quelques années plus tard que le yéyé, version francisée (et policée) du rock, « prend » en France, lorsqu’il est saisi par Frank Ténot et Daniel Filipacchi en associant, comme ils l’ont fait pour le jazz, Europe n°1 et l’Olympia. Ils créent l’émission « Salut les copains » en octobre 1959 (de 17 à 19h cette fois, tous les jours de la semaine), sur le modèle de « Pour ceux qui aiment le jazz », et Salut les copains en juillet 1962, sur le modèle de Jazz Magazine. Ils promeuvent non pas des musiciens de jazz ou des chanteurs déjà entrés dans la carrière, mais une nouvelle génération de jeunes chanteurs et chanteuses modelés sur les nouveaux succès étatsuniens, avec des paroles traduites ou inédites soigneusement choisies pour dépeindre la vie adolescente scolarisée de façon convenable. Le qualificatif yéyé est au départ ironique, lié à l’abondance de l’exclamation « yeah » qui ponctue leurs prestations, signe d’une fascination pour « l’Amérique ». Mais le millionième exemplaire vendu est fêté par un grand concert Place de la Nation, le 21 juin 1963, avec les vedettes-maison : Johnny Halliday, Sylvie Vartan, Franck Alamo, Danyel Gérard, Richard  Anthony, les Chaussettes Noires d’Eddy Mitchell et les Chats Sauvages de Dick Rivers. L’affluence inattendue (plus de 100 000 spectateurs) et les quelques dégâts conséquents provoquent une polémique publique qui installe pour longtemps les principaux arguments liant jeunesse et mass media. C’est à cette occasion qu’Edgar Morin popularise l’intitulé yéyé ainsi que la sociologie des médias que Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron railleront 2.

Au cours des années 1950, les disques Vogue créés pour le jazz par Charles Delaunay ont déplacé l’essentiel de leur catalogue vers la chanson juvénile dite « à texte », celle que Jacques Canetti contribue à promouvoir à travers Philipps et le théâtre des Trois-Baudets. Le même type d’investissement distinctif du marché des variétés est reproduit en novembre 1966, quand Jazz Hot dirigé par Philippe Koechlin lance Rock & Folk. Il s’agit d’atteindre le lectorat de Salut les Copains, en investissant le créneau des stars anglaises et étatsuniennes plutôt que celui des idoles françaises (le premier n’étant pas lié à une maison de disques comme l’est le second), et en adoptant le registre plus savant qui singularise déjà Jazz Hot vis-à-vis de Jazz Magazine. Un tiers de la pagination est consacré aux « faits et gestes des stars », mais un tiers à des interviews et, de plus en plus, des articles, et un tiers à des chroniques de disques (le magazine exploite en particulier l’invention du format album popularisé par les Beatles : une dizaine de chansons unifiées par une thématique et un mixage homogène). Best investit le même créneau à partir d’octobre 1968.

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On peut suivre par ailleurs le « boom » de la musique juvénile autour du rock et du yéyé à travers la multiplication soudaine des magazines et des émissions radiophoniques et télévisuelles qui tentent d’en capter le public de « fans ».

S’il évoque peu ces nouveaux styles, il faut compter le magazine Benjamin parmi les précurseurs 3. De format tabloïd, et traitant les musiques classique, latine ou jazz, il propose le 30 décembre 1956 une chronique du disque Rock’n’Roll signé Henri Cording. Les disques de rock y sont présentés comme destinés à faire danser lors des surprise-parties. Les premiers articles centrés sur la vie privée des chanteurs apparaissent dans la foulée : Annie Fratellini le 10 novembre 1957, Zizi Jeanmaire le 4 mai 1958, et le 14 septembre 1958, Harry Belafonte fait pour la première fois la couverture. Le périodique est alors transformé en magazine (format plus petit, papier glacé), et réintitulé Top Réalité Jeunesse (octobre 1958). La musique ne couvre que 16,1% des articles, mais déjà plus que la littérature et les arts, et même que le cinéma. Puis une page « Stars » est créée, évoquant bientôt plus souvent des chanteurs que des acteurs de cinéma. Les premières interviews apparaissent : Johnny Hallyday le 2 octobre 1960, Ray Charles, aussi placé en couverture, le 29 janvier 1961, Sylvie Vartan le 1er avril 1962…

Selon Mat Pires, la mise en avant d’un boom musical spécifique à la jeunesse émerge en fait par ses usages politiques. En janvier 1958, la Maison de la Bonne Presse (éditions de l’Eglise catholique) et quatre mouvements de jeunesse catholiques créent Rallye-Jeunesse, destiné aux 15-18 ans. Les « idoles » sont mises en avant tout en étant traitées avec une pointe de puritanisme : la sensualité scénique des chanteur-es n’est jamais abordée, ou bien parfois discrètement disqualifiée. L’approche biographique est importante – avec les topiques propres au genre : Lucette Raillat qui abandonne le secrétariat pour la chanson, Maria Candido qui apprend la musique contre l’avis de ses parents… Deux articles généraux paraissent pour critiquer la nullité esthétique, les stratégies commerciales, le fanatisme des auditeurs qui cassent les sièges dans les concerts… (« Rock’n’Roll », juin 1961, « Point de vue sur le twist », septembre 1962). Les lettres de lecteurs oscillent entre adhésion au point de vue des rédacteurs, et demande de plus de place pour cette musique.

La comparaison est directe avec Nous, les garçons et les filles, lancé en mai 1963 par le PCF d’après un tube éponyme de Françoise Hardy, selon l’analyse qu’en propose Frédérique Matonti 4 : la jeunesse, est-il signifié par les rédacteurs (qui se trouvent en quelque sorte contraints malgré eux de traiter de ces musiques), n’est pas une catégorie d’identification homogène car elle est traversée par les rapports de classe, même si les industries capitalistes tentent de le faire croire ; de même, le sex-appeal des idoles et les pratiques de flirt sont stigmatisés. L’éditorial du second numéro triomphe : certains « espéraient encore l’une de ces innombrables publications dédiées au culte de la star, car, disent-ils, « c’est tout ce qui nous intéresse ». Non, non ! Vous vous trompez sur vous-mêmes. Vous n’êtes pas comme ça. Vous vous intéressez à tout, comme n’importe qui d’autre. Vous avez des soucis, comme vos amis […]. Nous pourrions être un journal à ragot […]. Nous ne voulons pas faire cela. Vous méritez mieux ». Signe de cette ambivalence, si la musique accapare 30% des articles (contre 7,9% pour les questions politiques et sociales) et que les « stars » occupent presque toutes les couvertures, celles-ci sont traitées à égalité avec le jazz et la musique classique.

Le premier magazine spécifiquement consacré aux « idoles » est Disco Revue, lancée le 28 septembre 1961. Les seules stars non musicales placées en couverture sont Brigitte Bardot et James Dean. Chaque numéro prodigue de nombreuses photos en pleine page et des posters gratuits à détacher. En 1962, Daniel Filippacchi invite le créateur de Disco Revue, Jean-Claude Berthon, à parler de son magazine au micro de « Salut les copains » (Europe n°1). Il lui propose de racheter son magazine, et face à son refus, crée Salut les Copains. Après avoir fait leurs armes avec l’association entre Jazz Magazine et l’émission « Pour ceux qui aiment le jazz », et face à la reprise de cette formule par quelques concurrents du yéyé 5, Frank Ténot et Daniel Filipacchi en systématisent le principe : l’émission est consacrée à la diffusion et la discussion des disques, et le magazine est exclusivement centré sur la vie des stars correspondantes (avec la disparition des chroniques de disques). Les chanteurs occupent 85% des articles en 1964, et 88,6% en 1968. L’accent est aussi délibérément appuyé sur leurs vies privées et sur leurs photos.

  1. Jacques Canetti, On cherche jeune homme aimant la musique, Paris, Calmann-Lévy, 1978.
  2. Edgar Morin, « Salut les copains I. Une nouvelle classe d’âge. », Le Monde, 6 juillet 1963 ; « Salut les copains II. Le « yé-yé » », Le Monde, 7 juillet 1963 ; Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron, « Sociologues des mythologies et mythologies de sociologues », Les Temps modernes, vol. XIX, n° 211, décembre 1963, p. 998-1021. Pour une analyse des conditions sociales de possibilité de la diffusion de cette « culture jeune », voir Jean-Claude Chamboredon, « Adolescence et post-adolescence : la « juvénisation » », in  A-M. Alléon, O. Morvan, S. Lebovici (dir.), Adolescence terminée, adolescence interminable, Paris, PUF, 1985, p. 13-28.
  3. Je reprends la plupart de ces éléments à Mat Pires, « The Popular Music Press », in Hugh Dauncey, Steve Cannon (eds), Popular Music in France from Chanson to Techno. Culture, Identity and Society, Hants, Ashgate, 2003, p. 77-96.
  4. Frédérique Matonti, « Nous les garçons et les filles : un cas limite de réception présumée politique », in Isabelle Charpentier (dir.), Comment sont recues les œuvres ?, Paris, Creaphis, 2006, p. 153-163.
  5. Le magazine Age tendre (1962) et l’émission télé Age tendre et tête de bois de l’ORTF (mai 1961), le magazine Bonjour les amis (décembre 1962) et l’émission éponyme sur Radio Andorre (1961), le magazine Nous les jeunes et l’émission éponyme sur Radio Lausanne en 1964.