11. Les publics d’une « culture libre » (années 1950)

Boris Vian (ici avec Jean-Paul Sartre, Michelle Vian et Simone de Beauvoir) incarne bien cette "culture libre", à la fois lettrée et anti-académique

Boris Vian (ici avec Jean-Paul Sartre, Michelle Vian et Simone de Beauvoir) incarne bien cette « culture libre », à la fois lettrée et anti-académique

[218] Les quelques données statistiques disponibles pour caractériser les publics du jazz dans les années 1950 permettent d’appuyer l’analyse proposée dans l’ouvrage du jazz comme « culture libre », c’est-à-dire à la fois lettrée et constituée en démarcation de la culture scolaire classique. A l’exception de l’enquête sur les étudiants publiée par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron en 1964, la production de ces données est méthodologiquement fragile – ne serait-ce que parce qu’elle est peu documentée – mais elle fournit quelques indications utiles.

En 1948 et 1949, Jazz Hot publie les résultats d’un sondage effectué auprès d’acheteurs de disques pour le compte de la firme Polydor 1. Premier indicateur, le jazz ne représente que 12% des achats, au même niveau que la « musique de danse » (12%), loin derrière la musique classique et l’opéra (23%) et surtout « les airs de variété, d’accordéon, de bal musette et d’opérette » (50%). Il est impossible d’établir dans quelle mesure ces chiffres dépendent, d’une part, de la répartition de l’offre (12% d’achats de jazz n’a pas la même signification si le jazz représente 3% ou 20% de l’offre), et d’autre part, de la formulation des catégories proposées (la porosité probable entre les catégories « jazz » et « musique de danse » peut tout autant avoir produit une sur- qu’une sous-évaluation du jazz dans sa définition actuelle – intuitivement, on peut néanmoins supposer plutôt une surévaluation).

Jazz à Paris, documentaire de Jean-Louis Ginibre et Michel Netter diffusé le 21 mars 1958 : on y voit des musiciens et, parfois, quelques auditeurs, à la Cigale, au Mars Club, au Chat Qui Pêche, aux Trois Mailletz, au Club Saint-Germain (INA)

Parmi les acheteurs de disques de jazz, deux caractéristiques ressortent : 69% ont moins de 30 ans, « musique des jeunes » oblige, et 34% sont classés comme « bourgeois » (là aussi, on ne sait pas ce que recouvre exactement la catégorie). Les employés de bureau (22%) et les ouvriers (26%) sont représentés dans une proportion proche de leur part dans la population active d’alors – probablement un peu inférieure mais, donc, très loin d’être négligeable. Ceci reflète certainement le fait que la catégorie « jazz » reste très poreuse, l’imposition des catégories promues par le Hot Club de France n’ayant pas encore produit tous ses effets d’éviction des « variétés » de la chanson swing ou des orchestres de danse ou de radio au style syncopé. On relève enfin, outre les 7% de « commerçants-boutiquiers », les 4% de « collectionneurs » et les 2% de musiciens, les 4% d’étudiants : ce chiffre paraît faible au regard de l’hypothèse d’un statut social du jazz comme goût lettré, mais il faut rappeler que les « lettrés » incluent alors les lycéens (environ 400 000 élèves de l’enseignement secondaire préparant au baccalauréat) en plus des étudiants d’études supérieures, qui constituent une minorité plus petite encore (environ 77 000 étudiants âgés de 19 à 24 ans en 1946, soit 2% de la tranche d’âge 2).

En 1958, soit dix ans plus tard, la revue de l’Institut français de l’opinion publique, Sondages, publie une étude sur le goût pour le jazz. L’échantillon n’inclut pas les mineurs mais les résultats restent tranchés : on déclare d’autant plus aimer le jazz qu’on est jeune (le jazz « plaît beaucoup » à 12% des 21-29 ans contre 3% des 30-64 ans et 0% des 65 ans et plus), et on exprime une aversion d’autant plus forte qu’on est âgé (le jazz « déplaît beaucoup » à 45% des 30-64 ans, 55% des 65 ans et plus). La catégorie « plaît moyennement », elle aussi sur-représentée parmi les jeunes, enregistre probablement des goûts plus déclaratifs que mis en pratique : le jazz ferait plus souvent partie, quand on est jeune, de l’horizon des genres parfois ou possiblement écoutés sans être particulièrement investis. Cependant, ces goûts varient avec le niveau d’études : l’attrait du jazz s’élève sensiblement avec le niveau d’études même s’il reste minoritaire (en particulier, il « plaît beaucoup » à 13% des diplômés d’études supérieures, contre 9% des diplômés d’études secondaires et 3% des individus sortis du système scolaire après le primaire). Il faut enfin relever que l’absence d’intérêt et le dégoût pour le jazz sont majoritaires au sein de toutes les catégories d’âge et de diplôme : y voir un indicateur du caractère socialement distinctif du jazz relève peut-être de la sur-interprétation, tout au moins observe-t-on que le jazz attire de manière très sélective.

Enfin, en septembre 1959, Jazz Magazine publie les résultats d’un sondage auquel 2435 lecteurs ont répondu – avec un tirage à 25 000 exemplaires, ce taux de réponses pourrait signifier à lui seul le caractère lettré du lectorat. Le mode de constitution de cet échantillon détermine son interprétation : le sondage renseigne moins sur le public du jazz en général que sur le noyau des amateurs assidus les plus lettrés – il s’agit de lecteurs d’un magazine spécialisé, pratique particulièrement sélective, et dont 70% déclarent dépenser entre 2000 et 5000 francs par mois à l’achat de disques. On trouve ainsi au sein de ce lectorat 40% d’étudiants, 9% d’enseignants et 7% de médecins, soit plus de la moitié (56%) de diplômés d’études supérieures. Le reste est réparti entre 15% d’employés de commerce, 12% d’« ingénieurs-techniciens » (« la classe que l’on désigne usuellement sous le vocable de prolétariat », précise la rédaction), 8% de militaires et 5% d’« industriels » (aucun agriculteur n’a semble-t-il répondu).

Par ailleurs, le caractère juvénile de ce lectorat est très marqué : plus de la moitié est âgée de 15 à 20 ans. Le fait que l’âge moyen de découverte du jazz se situe autour de 15 ans suggère de plus que le jazz est bien une musique d’identification spécifiquement adolescente. Et, faut-il ajouter, une musique d’identification encore plus spécifiquement masculine : 86% des répondants sont des hommes.

Ces différents traits des publics du jazz rejoignent l’analyse qu’en a proposée en 1958 l’historien Eric Hobsbawm (sous le pseudonyme de Francis Newton) en ce qui concerne l’Angleterre et d’autres pays européens : ils sont essentiellement masculins, jeunes et appartenant aux bourgeoisies et petites bourgeoisies lettrées – par contraste avec les Etats-Unis où ils seraient moins souvent lettrés et plus souvent membres des classes populaires 3.

La dernière étude disponible est quant à elle sociologiquement solide mais ne concerne que la population étudiante. En 1964, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron publient les résultats d’une enquête fondée sur une série de données statistiques et d’entretiens concernant les étudiants du début des années 1960, et en particulier leurs pratiques culturelles 4. Le jazz y est défini comme « culture libre », libre au sens de non prescrite par l’école : « La culture libre, condition implicite de la réussite universitaire en certaines disciplines, est très inégalement répartie entre les étudiants originaires de milieux différents, sans que l’inégalité de revenus puisse expliquer les écarts constatés. Le privilège culturel est manifeste lorsqu’il s’agit de la familiarité avec les œuvres que seule peut donner la fréquentation régulière du théâtre, du musée ou du concert (fréquentation qui n’est pas organisée par l’Ecole, ou seulement de façon sporadique). Il est plus manifeste encore dans le cas des œuvres, généralement les plus modernes, qui sont le moins « scolaires » » (p. 30).

Le goût pour le jazz en apparaît comme l’une des manifestations privilégiées. L’érudition en matière de jazz (comme de cinéma) est « toujours beaucoup plus rare que pour les arts consacrés [et] très inégalement répartie selon l’origine sociale » (p. 32). « Loin de constituer une culture parallèle, concurrente ou compensatrice, la connaissance du cinéma et du jazz varie en raison directe de la familiarité avec les arts traditionnels. Il est donc naturel que les groupes les plus intégrés à l’univers scolaire et au plus haut niveau obtiennent les meilleurs résultats en jazz et en cinéma comme ailleurs : par exemple, ayant à citer le nom des metteurs en scène d’une série de films, 94% des polytechniciens réussissent à donner au moins un nom contre 69% seulement des étudiants de licence ; de même, 73% des polytechniciens témoignent d’une connaissance minimum du jazz contre 49% seulement des étudiants de licence » (p. 63).

Enfin, on peut relever cette notation qualitative, quoiqu’un peu surannée : la « cave de jazz » est incluse, avec le café et le ciné-club, dans la catégorie des lieux où les étudiants viendraient avant tout, dans une logique distinctive, pour éprouver en public leur statut social étudiant (« un espace mythique où les étudiants viennent rejoindre l’étudiant archétypal plus qu’ils ne s’y rejoignent » (p. 60) à la différence des « habitués » du café populaire : les premiers se rassemblent par tablées, quand les seconds participent d’une sociabilité collective incluant tous les présents).

  1. Jazz Hot, n°28, décembre 1948 ; n°30, février 1949 ; n°31, mars 1949.
  2. Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron, Les héritiers. Les étudiants et la culture, Paris, Minuit, 1985, p. 132.
  3. Francis Newton (pseud. Eric Hobsbawm), Sociologie du jazz, Paris, Flammarion, coll. « Nouvelle bibliothèque scientifique », 1966 [1e édition anglaise en 1958], p. 226-257 et 279-283.
  4. Je m’appuie sur la réédition de 1985 : Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron, Les héritiers. Les étudiants et la culture, Paris, Minuit, 1985.