5. L’événement bebop : témoignages sur le premier concert parisien de Dizzy Gillespie (1948)

Dizzy[188] Le jazz étant désormais prescrit comme un langage musical que seuls maîtrisent pleinement les experts-musiciens, l’auditeur se voit assigné à l’expérience d’un éternel retard : il doit « comprendre » le jazz pour l’apprécier sans jamais pouvoir atteindre la compétence musicienne, et il tente de « saisir » les innovations que les musiciens « intéressants », en avance, lui proposent. Il doit ainsi apprécier d’être « dépassé » : si son oreille est déroutée, ce n’est pas nécessairement dû à la médiocrité du musicien, mais peut-être, à l’inverse, à sa qualité. « Ne pas comprendre » devient un appui possible de la jouissance esthétique.

Deux comptes rendus des premiers concerts de l’orchestre de Dizzy Gillespie à Paris permettent de l’illustrer. Ces concerts ont lieu les 20, 22 et 28 février 1948 à la salle Pleyel (puis au Club des Champs-Elysées, à l’Apollo ainsi qu’à Lyon) : ce sont parmi les premiers concerts de bebop en France, l’innovation n’ayant été découverte et commentée dans Jazz Hot que quelques mois plus tôt, en mai 1947.

La première vidéo, une interprétation de Salt Peanuts en 1947, permet de se faire une idée du type de prestation scénique entendue et vue à Paris l’année suivante, avec un morceau typique du bebop (tempo rapide, grille harmonique riche, virtuosité soliste), même s’il est probable que, pour la télévision, Dizzy Gillespie soit plus « retenu » que dans d’autres circonstances. La seconde permet d’entendre Chano Pozo, percussionniste cubain alors remarqué par la quasi totalité des commentateurs. Le concert du 28 février a été enregistré et certains morceaux publiés dans la foulée par Swing (M33301) et Vogue (LD65130) – d’autres sont par la suite parus dans diverses compilations.


Dans son Journal, Michel Leiris organise ainsi ses impressions en fonction des attentes suscitées par « la publicité ». De ce point de vue, son appréciation est plutôt critique : les promesses d’innovation ne sont pas tout à fait au rendez-vous.

[23 février 1948] « A propos du concert de jazz donné hier à la salle Pleyel en seconde représentation : Dizzy Gillespie, spécialiste du nouveau style « be-bop ». Comment pourrait-on caractériser la manière de cet orchestre, dont la publicité dit qu’il est le plus sensationnel depuis celui de Duke Ellington ? 1) extrême virulence des cuivres et force de la batterie dédoublée entre un drummer à l’américaine et un joueur de l’instrument cubain dit « bongo » ; 2) grande liberté – moins toutefois que je ne m’y attendais – dans le traitement des thèmes qui sont, du reste, exposés selon l’un des modes classiques : par soli successifs ; 3) « africanismes » (ou plutôt, probablement, « antillismes ») délibérés, tournant parfois au simple exotisme de mauvais goût ; mais il est sûr que certains ensembles de trompettes m’ont fait penser à des choses entendues au Cameroun […] ; c’est dans la mesure, probablement, où ces « africanismes » représentent des écarts par rapport au cadre de l’harmonie classique européenne qu’on a parlé – sans que cela paraisse avoir le moindre fondement – d’une influence de la musique atonale sur le « be-bop ». 4) rapport du chant en « be-bop » avec le « scat-singing » de Cab Calloway. En résumé, cette nouvelle manière paraît devoir se recommander par son extrémisme beaucoup plus que par une réelle originalité. Il serait intéressant de savoir si l’espèce de négrisme dont elle est affectée répond, chez les musiciens noirs qui la soutiennent, à un mouvement spontané de retour aux origines ou vise simplement à satisfaire une demande de sensations exotiques émanant du public blanc ».

[27 février 1948] « Autre élément de nouveauté constaté dans le jazz Gillespie : liquidation presque complète du « blues », dépassement du stade complaintes-héritées-du-temps-de-l’esclavagisme (où se tient encore Louis Armstrong, qui conserve un côté Oncle Tom), remplacement du caractère déchirant du jazz par une sorte d’agressivité joyeuse. Reflet, peut-être, d’un changement dans l’état d’esprit des Noirs, beaucoup moins résignés maintenant et plus revendicateurs » 1.

Le témoignage  a posteriori d’un jeune pianiste amateur est quant à lui plus explicite car il rend compte de l’impression faite par le concert – soit de l’expérience d’un déroutement auditif néanmoins apprécié car, en somme, si les plaisirs habituels ne sont pas au rendez-vous, le plaisir d’assister à l’histoire (du jazz) en marche, préparé par la lecture des critiques, paraît quant à lui satisfaisant.

« Gillespie, il a un peu surpris. C’est le moins qu’on puisse dire qu’il a surpris. Je dirais même qu’il n’y avait pas d’ambiance d’abord parce que la salle Pleyel ne s’y prête pas beaucoup, et ensuite parce qu’on était surpris, même si moi j’étais un petit peu préparé parce que j’avais écouté les disques, mais vraiment l’impression c’était que ça casse les oreilles, c’était extrêmement puissant. Et puis quand même, un peu surprenant, on a beau dire, on ne passe pas comme ça du nouvelle-orléans au bebop sans [en riant] une certaine adaptation. Il y avait des choses qui étaient choquantes. Je me rappelle que le bongoïste était Piano Pozzo et que ça m’avait surpris de voir un bongo en plus du batteur.

– Surpris en mal, donc. Ça déroutait…

Ça déroutait. Mais enfin, en fin de compte, l’impression c’était quand même que c’était très agréable à entendre.

– En fait, vous voulez dire que vous aviez déjà entendu les disques, et que ça ne donnait pas tout à fait le même genre d’impressions ?

Alors oui, le disque, à l’époque, il n’y avait même pas de stéréo, c’était le disque 78-tours, et on écoutait ça, ça faisait un truc qui sortait d’une petite boîte, donc c’était assez différent du concert.

– Et la première impression ça avait été le volume sonore du concert…

Le niveau sonore m’avait beaucoup frappé, pourtant on était au balcon on n’était pas à côté de l’orchestre. Et Dizzy Gillespie était quand même un petit peu surprenant. Beaucoup d’aigus [à la trompette], et puis alors sa fantaisie, sa façon de chanter, il se trémoussait beaucoup devant l’orchestre. Mais aussi, on avait vraiment l’impression d’assister à quelque chose de foncièrement nouveau, et c’était le cas.

– Cette impression, c’est que vous en aviez entendu parler avant…

Oui, parce qu’alors à ce moment-là, j’étais abonné à la revue du Hot Club. Il y avait eu quelques articles très élogieux, où on disait vraiment que c’était une nouvelle forme de musique » 2.

  1. Michel Leiris, Journal 1922-1989, édition établie, présentée et annotée par Jean Jamin, Paris, Gallimard, 1992, 23 et 27 février 1948, pp. 462-463.
  2. Entretien avec un pianiste amateur membre du HCF, 25 mars 2003.