7. L’impossible organisation collective des musiciens de jazz (1946-1965)

En 1902 a lieu la première grève générale de musiciens, organisée par la récente Fédération des artistes musiciens de France

En 1902 a lieu la première grève générale de musiciens, organisée par la récente Fédération des artistes musiciens de France (gravure du Pettit Journal Illustré). A ma connaissance, il n’y a jamais eu de grève de musiciens de jazz (sauf de manière localisée en soutien à un employeur en difficulté : festival, club…)

[200] La formation d’un système d’intermédiation spécifique au jazz, après la Seconde guerre mondiale, permet à des musiciens de se spécialiser comme jazzmen. Cependant, très peu parviennent à en vivre de façon exclusive et le jazz apparaît comme une sorte de niche « artiste » sur un marché du travail constitué essentiellement de prestations de variétés (studio d’enregistrement, galas, accompagnement de chanteur-e-s, musique de film…). De plus, les conditions du marché soumettent les musiciens au changement permanent des employeurs et des types d’emploi et à l’individualisation maximale des carrières, défavorisant ainsi la possibilité de mobilisations collectives durablement organisées 1 – alors même que, comparé à la période contemporaine, il existe alors plus de grands orchestres stables et de programmateurs proposant des engagements à la semaine voire parfois à la saison. L’un des indices de ce développement professionnel toujours en devenir tient des tentatives répétées et avortées de création de syndicats ou plus largement de mobilisations collectives – qui portent principalement sur la protection contre la domination relative des collègues étatsuniens.

Cet aspect de la vie du jazz en France reste peu documenté : voici quelques informations rassemblées, en guise d’appel à documents et témoignages auprès des lecteurs de ce site.

En 1936, un décret avait interdit aux cabarets d’employer plus de 30% de musiciens étrangers, proportion réduite à 10% en 1939. Le décret est toujours en vigueur en 1945, mais une ordonnance du 2 novembre 1945 relative aux conditions d’entrée et de séjour des étrangers en France offre la possibilité de le contourner : il suffit de faire entrer les musiciens étrangers avec un visa de touriste et de les engager sans permis de travail. Dans les mois qui suivent, les négociations entre les gouvernements français et étatsuniens suscitent de vives polémiques et d’intenses mobilisations, en particulier dans le monde culturel et plus particulièrement cinématographique (le secteur artistique le plus organisé au plan syndical). Les syndicats du cinéma, et plus largement les organisations de gauche notamment communistes, dénoncent les accords dits « Blum-Byrne » signés en avril 1946, qui échangent l’effacement de la dette française contre l’ouverture du marché national aux produits étatsuniens – ces accords préfigurent le plan Marshall de juin 1947 (aides et investissements contre ouverture du marché national).

Face au recrutement de musiciens étatsuniens (souvent des soldats) par les employeurs des cabarets et de la radio, Albert Ferreri, musicien professionnel membre du Hot Club de France, propose ainsi en juillet 1946 de créer une section des musiciens de jazz au sein du Syndicat national des artistes musiciens (CGT). Il semble que cela n’ait pas été suivi d’effet, de même que la demande adressée en novembre au Ministère du travail pour limiter le nombre de visas attribués aux musiciens étrangers. En décembre, les principaux chefs d’orchestres parisiens publient dans Jazz Hot une lettre ouverte où ils s’engagent à ne plus recruter de musiciens étrangers, ni de musiciens français qui travaillent avec des musiciens ou des chefs d’orchestre étrangers – il s’agit de Jacques Hélian, André Ekyan, Tony Proteau, Noël Chiboust, Alix Combelle, Jerry Mengo, Alex Renard, Maurice Moufflard, Aimé Barelli, Hubert Rostaing et Marcel Bianchi 2. Au même moment, le syndicat musicien fait un geste symbolique, en refusant que l’orchestre de Don Redman entre en France avec plus de six musiciens : alors qu’il devait tourner trois mois, il n’honore que quelques prestations. Il n’y aura semble-t-il pas d’autres effets de cette tentative de mobilisation. La suivante a lieu en 1954, avec la création de Jazz Union, « association française des musiciens de jazz moderne », qui produit à ma connaissance un seul concert avec les orchestres de Claude Bolling, Hubert Fol, Sacha Distel, Géo Galy & Buzz Gardner. En 1962, Interjazz produit six concerts, et en 1965, un syndicat des musiciens de jazz est créé, sans plus d’effets.

  1. Sur ces questions, et les conditions d’un retournement de ces obstacles à la mobilisation collective, voir Jérémy Sinigaglia, Artistes, intermittents, précaires en lutte. Retour sur une mobilisation paradoxale, Presses Universitaires de Nancy, coll. « Salariat et transformations sociales », 2012. A paraître : Mathieu Grégoire, Un siècle d’intermittence et de salariat. Corporation, emploi et socialisation : sociologie historique de trois horizons d’émancipation des artistes du spectacle (1919-2007), Paris, La Dispute.
  2. Jazz Hot, n°14, décembre 1946.