5. Entrer ou non dans la bande des Instants : deux trajectoires comparées

[332] L’importance des soirées Mercoledi dans l’évolution d’Instants Chavirés se mesure à travers les trajectoires de deux artistes qui sont entrés dans la programmation du club de la même façon, mais ont ensuite développé des aspirations et des positions différentes selon qu’ils ont intégré ou non la sociabilité de ces soirées et plus largement de la « bande des Instants ».


Sophie Agnel à France Musique en 2009 (A l’Improviste)

La pianiste Sophie Agnel est arrivée dans la programmation d’Instants Chavirés par un trio et par des soirées « scène ouverte » (mise à disposition de groupes entrant sur le marché en échange de la non rémunération), avant d’y figurer bientôt parmi les artistes réputées. Formée au piano classique dans un conservatoire, elle se réoriente à la fin des années 1980 vers le jazz en prenant des cours avec Patricio et Manuel Villaroel (avant-garde consacrée, bande Transes Européennes). Elle apparaît dans la programmation d’Instants Chavirés les 22 et 23 février 1991 pour accompagner Shamal Maïtra (tablas) et Didier Malherbes (membre du groupe Gong, figure du rock progressif des années 1970). C’est sur cette base que son trio (Victor Bémol Trio, avec René Wolf et Gildas Etévenard) est sélectionné pour deux « scènes ouvertes » en avril et septembre 1992. Elle participe ensuite aux soirées Mercoledi, dès la première en décembre 1993, soit comme spectatrice assidue (quasi-systématique, en réalité), soit comme musicienne programmée avec son trio le 16 février 1994, puis des musiciens de la bande qui s’y constitue : Geoffroy de Masure, Gilbert Roggi le 25 novembre 1994 ; Gilbert Coronado, Benoît Delbecq, De Masure, Hubert Dupont,  Guillaume Orti, Roggi le 19 mai 1996 ; Orti, Coronado, Roggi, Pascale Labbé le 22 septembre 1996 (ils accompagnent la projection du documentaire Entre-temps : fleurs et pays Dogon de Juliette Agnel, sœur de Sophie Agnel) ; Orti le 24 novembre 1996 ; une vingtaine de musiciens et comédiens pour Théâtre Musical en Chantier le 15 décembre 1996 ; Hasse Poulsen le 8 février 1998 ; Michel Maurer et Arnaud Vincent le 31 mai 1998.

Dans le même temps, son trio est programmé quatre fois (janvier, février, mars, mai, juin 1996), elle se produit deux fois en solo (septembre 1997, janvier 1999), puis multiplie les partenariats consacrants : Akchoté et Christian Rollet (janvier 1998), Hélène Labarrière Quartet avec François Corneloup et Mark Sanders (février 1998), trio avec Thierry Madiot et Hélène Breschand (septembre 1998, trio qui sera le noyau de Topo Phonie 1), Michel Doneda et Michaël Nick (septembre 1999), Erik M (décembre 1999), Paul Rogers (avril et décembre 2000), Phil Minton (juin 2000), Dominique Regef et Keith Rowe (15-16 septembre 2000), Andreas Neumann, Jérôme Noetinger et Lionel Marchetti (mai 2001).

Ces 31 soirées montrent ainsi comment l’insertion dans la bande d’Instants Chavirés (via les soirées Mercoledi) lui a permis de rencontrer et d’intéresser des partenaires différents au sein de la scène des Instants, et de s’y construire peu à peu une position en vue – lors d’une conversation, elle résumera ce début de trajectoire en affirmant qu’Instants Chavirés a produit une « évolution de ma pratique, moins jazz, plus improvisée » 2. Elle le met aussi en avant dans sa biographie promotionnelle : entre 1996 et 1999, « petit à petit, travaillant le solo et rencontrant de nouveaux musiciens, son approche du piano va se transformer, cherchant une façon d’étendre la pratique pianistique vers une sorte de piano « extensif », sonore et résonnant, oubliant l’instrument pour découvrir la matière » (i.e. piano préparé et usage acoustique de toutes les parties de l’instrument – pas seulement le clavier).

Le pianiste Antoine Simonin (son nom a été modifié) apparaît lui aussi dans la programmation pour deux soirées « scène ouverte » en duo avec un batteur (janvier et mai 1995), mais finit par s’en éloigner. Lui et le batteur font partie de la classe de jazz d’une Ecole nationale de musique de la région francilienne dirigée par un membre éminent de l’avant-garde consacrée, et qui se produit plusieurs fois à Instants Chavirés entre 1994 et 1996. Tous deux sont placés par le même biais dans l’édition 1996 d’un festival réputé. Simonin, qui obtient la médaille d’or de l’école de musique en 1996, avait auparavant pris aussi des cours avec Benoît Delbecq (bande Hask) et Bojan Zulfikarpasic (bandes Astrolab, puis Label Bleu). On comprend ainsi que le duo soit retenu par les programmateurs, et donc programmé cinq fois (avec rémunération et annonce dans le programme) de janvier 1996 à mars 1997. Dans le même temps, Simonin fréquente la bande du club et se produit lors de deux soirées Mercoledi fin 1996. Le duo devient trio avec l’adjonction d’un contrebassiste, rencontré grâce à ces dernières, et se produit trois fois en septembre 1997, juin 1998 et décembre 1999 – le contrebassiste deviendra quant à lui l’un des membres du réseau musicien centré sur Hask.

C’est ce qui pourrait paraître un bon début, dans la mesure où l’on s’attend à ce que le trio ait profité de ces certificats de compétence, de cette mise en visibilité et des réseaux investis pour multiplier les prestations ailleurs. Or, ce ne fut pas le cas : le trio ne compte, comme prestations consacrantes, qu’une première partie du trio Marylin Crispell, Gary Peacock, Paul Motian dans un festival historique de jazz et musiques improvisées et une première partie de Steve Lacy dans un autre festival de jazz en 1998. Je rencontre Antoine Simonin quelques mois plus tard, et il m’explique qu’il se « demande s[’il] ne [va] pas laisser tomber » la carrière musicienne.

Cette entrée avortée s’explique par l’inadéquation entre la voie professionnelle qui s’ouvrait à lui et ses dispositions, traduites en projet créateur d’autant plus « rigide » (vis-à-vis des normes du monde du jazz) qu’il est explicité et revendiqué publiquement. Simonin place en effet le travail de composition (et avec, la culture écrite endossée au Conservatoire, où il a débuté comme organiste et obtenu le premier prix – avant donc la classe de jazz) au-dessus de la pratique improvisée qui selon lui, ne peut que tomber à la longue dans la « redite » et la « facilité ».

« On ne fait que deux ou trois concerts par an, c’est rien. Je ne peux pas aller vers un agent, il va me demander « combien de concerts dans l’année ? – ben trois – un disque ? – ben non – faites écouter, ah oui mais c’est pas du jazz, ça – ben un peu mais pas tout à fait » […]. De l’autre côté [i.e. du côté d’Instants Chavirés], on [son trio] n’est pas assez improvisé. Aux Instants, on voit toujours les mêmes, c’est une petite bande, et quand j’y vais, alors que j’aime bien jouer avec un piano préparé [ajout d’ustensiles dans le corps de l’instrument, qui affectent la résonance des cordes], j’ai envie de ne rien préparer du tout, de faire des belles mélodies en déliant bien les notes. Parce que c’est dément, là-bas, si tu ne fais pas des sons bizarres, si tu ne mets pas un bout de bois dans ta guitare avec des pinces à linge dessus, les gens sont là : « c’est ringard ». C’est même pire que de sortir un vieux standard bebop, parce que ça veut dire que tu as une prétention moderne, contemporaine, mais que tu n’es pas dans le coup » 3.

De fait, il tente des projets de musique contemporaine en parallèle à ses prestations en musiques improvisées. Surtout, il tient à ne jouer qu’avec son duo (puis trio), pour construire une identité interprétative saillante (la « cohésion » du groupe) et jouer exclusivement ses compositions, s’interdisant ainsi la plasticité musicale et professionnelle le plus souvent nécessaire à l’intégration de réseaux de coopération où des parrainages, des cooptations et des échanges de bons procédés peuvent se multiplier. Cette stratégie (être leader d’un groupe stable) aurait peut-être été possible en cas d’accumulation précoce et importante de capitaux (notamment le passage par un conservatoire national ou par une grande école de jazz, où se forgent des réseaux générationnels, ou bien l’obtention d’un prix à un concours renommé, ou encore le parrainage par un parent ou un proche membre du « milieu »), alors qu’elle intervient ici en quelque sorte trop tôt, sans le passage par la multiplication des projets et l’extension des réseaux. Antoine Simonin est depuis devenu administrateur d’un collectif de musique contemporaine réputé.

  1. Voir Olivier Roueff, « L’expérimentation musicienne à l’épreuve de ses réalisations. Tensions structurales et formations de compromis », in A. Pecqueux, O. Roueff (dir.), Ecologie sociale de l’oreille. Enquêtes sur l’expérience musicale, Paris, Editions de l’EHESS, 2009, p. 236-280.
  2. Journal de terrain, 17 avril 2000.
  3. Journal de terrain, 9 octobre 2000.