11. Instants Chavirés et la mobilisation des « anciens radicaux » (1996-2001)

Michel Doneda par Caroline Forbes, Daunik Lazro par Sébastien Bozon

Michel Doneda par Caroline Forbes, Daunik Lazro par Sébastien Bozon

[341] Pour caractériser les réseaux d’improvisateurs entrés sur le marché entre le début des années 1970 et le début des années 1980 tout en étant resté aux marges de la consécration étatique, on peut prendre l’exemple de deux de ces « anciens » relancés par leur programmation à Instants Chavirés via les réseaux d’In Situ et de NATO – relancés au sens où le club leur permet d’étendre leurs réseaux professionnels notamment vers la jeune génération. Les carrières de Michel Doneda et Daunik Lazro sont en effet moins proéminentes que celles d’autres musiciens de leur génération, car ils ont bénéficié de moins d’opportunités d’emplois. Pour autant, ils n’ont jamais « disparu » du marché, et sont même très réputés : les opportunités d’emploi en question sont pour la plupart valorisées (et valorisantes). C’est qu’ils ont en réalité construit des carrières « à profit différé ». Cette caractéristique a de fait été traduite par une réputation d’« intégrité » éthique et de « fidélité » aux valeurs de la « subversion » avant-gardiste. Ainsi, chacun d’entre eux est systématiquement cité, dans la presse spécialisée comme dans les conversations internes à la bande des Instants Chavirés, comme un « grand » des musiques improvisées auquel est attaché un style singulier « incomparable » qui « renouvelle » la pratique de leur instrument (et se voit donc imité par d’autres musiciens). Daunik Lazro était même présenté comme le nouveau Charlie Parker au début des années 1980, au point de susciter des vocations. Par exemple : « En chemin, tu rencontres le saxophoniste Daunik Lazro. Comment se fait cette rencontre, semble-t-il déterminante et que t’a t-elle apporté ? – J’avais été particulièrement frappé par l’énergie expressive de Daunik Lazro lors d’un débat sur Charlie Parker autour d’un diaporama créé par le photographe Horace. Daunik avait été présenté comme celui qui allait nous faire l’effet, à nous public de 1980, que produisait Charlie Parker sur le public de 1940. Après avoir fustigé le public et les intervenants du débat à propos du fait qu’au lieu de parler des morts nous devrions parler des vivants et en particulier d’un autre Parker portant le prénom d’Evan qui était en train de révolutionner la pratique du saxophone, Daunik joua vingt minutes d’une musique d’une urgence extrême qui m’a laissé totalement étourdi » 1.

Daunik Lazro est programmé à Instants Chavirés 1 fois en 1991 et 1992, 5 fois en 1993 (dont trois fois dans le cadre des soirées confiées au label In Situ), 6 fois en 1994, 10 fois en 1995, 8 fois en 1996, 5 fois en 1997, 6 fois en 1998, 8 fois en 1999, et 7 fois en 2000. Quant à Michel Doneda, il est programmé 1 fois en 1991, 1 fois en 1993 (dans le cadre des soirées confiées au label In Situ), puis 2 fois en 1995 (dont une fois par le label NATO), il apparaît 6 fois en 1996 : deux soirées consécutives en mai, 3 soirées consécutives en septembre (il s’agit d’ailleurs d’un « Fil rouge Michel Doneda » : la programmation lui est confiée), et 1 soirée en décembre. Par la suite, il se produit 4 fois en 1997 et 1998, 5 fois en 1999 et 2 fois en 2000.

Daunik Lazro est né en 1945 dans une famille qu’il qualifie lui-même de « bourgeoise » et d’« intellectuelle » 2. Il découvre la clarinette à 15 ans, puis, en autodidacte, le saxophone alto et le free jazz par des connexions « gauchistes » de l’après-68. Il fréquente l’American Center du boulevard Raspail, où il répète et rencontre les musiciens africains-américains qui y séjournent (Hugh Lewick, Archie Shepp, Anthony Braxton, Steve Lacy…). Il se professionnalise au sein de l’orchestre de Saheb Sarbib de 1973 à 1979 (contrebassiste d’avant-garde, qui emploie aussi François Jeanneau, Mohammad Ali, Mino Cinelu, Joseph Denjean, Siegfried Kessler…). Il se produit en parallèle dans les festivals de l’avant-garde des années 1970 (Angoulême, Grenoble, Uzeste), soit en solo, soit en duo avec Jean-Jacques Avenel ou Siegfried Kessler (pianiste de Perception, le groupe de Didier Levallet). Alors qu’il n’accumule pas d’engagements suffisants pour accéder à l’assurance-chômage des intermittents du spectacle, il découvre les improvisateurs anglais et allemands et réoriente son style dans la direction initiée par la principale figure du free jazz anglais, Evan Parker (saxophoniste). Il est dès lors remarqué pour la singularité de son nouveau style, et ses partenariats s’étoffent, notamment entre 1982 et 1984, au sein des réseaux liés au Dunois (festivals de Chantenay-Villedieu, Rive-de-Gier, Le Mans, Willisau…), avec Raymond Boni, Carlos Zingaro, Jean Bolcato, Christian Rollet, Joëlle Léandre, Jean-François Pauvros, Roger Turner, Evan Parker, Georges Lewis, Irene Schweizer, Fred Van Hove, Michel Doneda, Ninh Lê Quan… (tous musiciens avec qui il s’est produit au Dunois 3). Des liens récurrents se constituent avec ces musiciens, autour de trios, de duos et de quartets relativement durables qui se produisent dans les réseaux de festivals européens, sans lui permettre toutefois de gagner des revenus importants : il est en somme plus souvent cité comme figure importante qu’employé, ce qu’il explique lui-même comme le résultat d’un choix éthique d’« intégrité », qui l’aurait amené à choisir de façon sélective ses partenariats professionnels 4. Il investit ensuite pleinement la scène des Instants Chavirés, en étant parmi les anciens qui se produisent le plus avec des jeunes (il se produit plusieurs fois avec chacune des trois figures que sont Akchoté, Madiot et Orti – et notamment avec Madiot). Il continue néanmoins à être occasionnellement invité par les « anciens » qui s’éloignent du club (notamment Didier Levallet, qui l’invite comme soliste de l’ONJ en 1997-1998).

Michel Doneda, quant à lui né en 1954 et d’origine populaire, apprend le saxophone au sein de l’Harmonie municipale de Toulouse, puis de divers orchestres de bal qui lui permettent de se professionnaliser. Il participe en 1978 à la fondation de l’Institut de Recherches et d’Etudes Artistiques par le Théâtre de l’Acte (performances improvisées de comédiens, poètes et musiciens), puis se produit avec des musiciens du GRIM de Marseille et avec Louis Sclavis (alors membre de l’ARFI de Lyon) pour l’une de ses tournées françaises. Il crée un trio d’instruments à anches en 1980, qui lui permet de tourner en son nom propre, notamment au festival de Chantenay-Villedieu, intégrant ainsi les réseaux de la scène du Dunois et du label NATO dirigés eux aussi par Jean Rochard. Ses trois premiers disques paraissent de fait chez NATO en 1985 et 1988 (on y retrouve Phil Waschmann, Beñat Achiary, Daunik Lazro, Gérard Siracusa), et il se produit trois fois au Dunois (avec Waschman puis Achiary en 1984, avec Lazro et Ninh Le Quan en 1987) 5. Il forme un trio durable avec Daunik Lazro et Ninh Le Quan lors d’une tournée européenne en 1986. Les prestations et les disques se multiplient à partir de 1990, autour de partenaires en nombre réduit et récurrents (à ceux précédemment cités, on peut ajouter Alain Joule, Serge Pey et Dominique Regef), étendus toutefois notamment par des partenariats japonais (autour de Tetsu Saïto) et la connexion avec la « bande Musique Action » (bande constituée autour du festival de la Maison de la Culture de Vandœuvre-lès-Nancy dirigée par Dominique Répécaud). Ces nouvelles connexions s’organisent principalement à partir de La Flibuste, un collectif d’artistes toulousains réunis par le travail de l’improvisation et des performances d’art contemporain, qui produit à partir de 1992 des concerts, des disques et des animations – et dont le noyau musicien (Doneda, Le Quan, Martine Altenburger) est membre de la Fédération Anarchiste. Les effets de cet excentrement à Toulouse (et plus largement, du malaise social d’un promu social improbable, fils d’ouvrier circulant au sein des milieux lettrés de l’avant-garde) sont ainsi démultipliés par ses prises de position politiques. Il tente par exemple d’imposer à ses collègues et à ses programmateurs des règles d’égalité dans la fixation des cachets, et les ragots d’interconnaissance l’identifient comme « celui qui finit par se fâcher avec tout le monde ». Pareillement, il a (presque) systématiquement refusé de se produire dans des formations dirigées par un leader (y compris lui-même), s’interdisant ainsi un procédé cardinal d’accumulation de liens professionnels susceptibles de déboucher sur des opportunités d’emploi valorisées et consacrantes. Il est néanmoins identifié comme une figure de l’improvisation, avec une technique instrumentiste inédite et un style de prestation immédiatement reconnaissable.

  1. Ninh Le Quan, interview de Philippe Robert, Octopus, n°11, février 2000.
  2. Journal de terrain, 5 février 2000.
  3. Il est programmé 12 fois au Dunois, de février 1983 à mars 1987, dont trois soirées consécutives en solo en avril 1986.
  4. Ceci est à rapporter au moment où, au tournant des années 1980, il intègre les réseaux de l’avant-garde en voie de consécration et est présenté (et se présente) comme un « nouveau Charlie Parker » : il fait le pari du profit différé, et de la construction d’une biographie musicienne susceptible de favoriser la postérité posthume, prenant modèle sur les « grands » artistes qui, dit-il, occupaient une grande partie des conversations familiales.
  5. La notice que le site European Free Improvisation Pages (http://www.efi.group.shef.ac.uk/) lui consacre mentionne ainsi : « Exchanges and meetings increased via the festival of Chantenay-Villedieu and the Nato label: meetings with Fred Van Hove, Raymond Boni, Steve Beresford, Tony Hymas, Lol Coxhill, Joëlle Léandre, Phil Wachsman, John Zorn and Ravi Prasad, among others ».