10. Instants Chavirés et le postrock (1994-1999)

Yolk, premier disque du groupe Heliogabale sorti en 1995 (Agony / Tripsichord)

Yolk, premier disque du groupe Heliogabale sorti en 1995 (Agony / Tripsichord)

[339] Instants Chavirés loue sa salle à des associations de rock à partir de novembre 1994. L’association JUB organise en effet une à deux soirées « Ortie » mensuelles à partir du 5 novembre 1994. JUB a été fondé en 1994 par Fabrice Laureau, membre du groupe Prohibition créé en 1989, Marcel Perrin, membre du groupe Heliogabale créé en 1992, et Quentin Rollet, qui a intégré Prohibition en 1994 (fils de Christian Rollet, membre fondateur du collectif lyonnais de free jazz ARFI créé dans les années 1970). Il s’agit pour eux de permettre à la scène du rock dit indépendant, alternatif, underground ou postrock de se produire dans des salles autres que les squats ou les cafés : ce sera notamment Instants Chavirés.

Cette scène est représentée par une émission radio sur Aligre FM, Helter Skelter, créée en 1989 par Vivian Morisson (autre membre de Heliogabale), et quatre fanzines : Ortie, qui donne son nom aux soirées de JUB, Hyacinthe, Octopus (créé en 1994, avec une première équipe jusqu’en 1998 : Philippe Doussot, Morvan Boury et Théo Jarrier) et Peace Warriors (créé en 1994 par Théo Jarrier, qui collaborait déjà avec Vivian Morisson, pour l’émission Helter Skelter et le groupe Carmine créé en 1991). Le collectif PUSH est créé en 1996 avec les groupes Prohibition, Heliogabale, Purr, Sister Iodine, Port Radium et Dragibus, c’est-à-dire les groupes les plus réputés à l’échelle de cette scène postrock parisienne. Le principal label attaché à cette scène est Prohibited Records, créé par les frères Laureau (du groupe Prohibition) en 1995 : on y trouve Prohibition, Pregnant, Weird Moves, Purr, Heliogabale, puis Herman Dune, Mendelson… et certains disques des musiciens des labels Lithium et Naïve (comme Françoiz Breut et Yann Tiersen, pour ceux qui ont connu par la suite un succès commercial). Les ramifications de cette scène sont en réalité internationales, puisque la moitié des soirées « Ortie » programme des groupes étrangers, dont des groupes de la scène du rock minimaliste étatsunienne (Angeleterre, Ecosse, Suisse, Etats-Unis, Japon, Tchécoslovaquie, Hongrie, Estonie, Slovénie, Hollande).

Le groupe Prohibition en live sur Canal+ (1997)

Le concert de Jim O’Rourke, J.-A. Deane et Ninh Lê Quan à Instants Chavirés en 1996 fait prendre conscience aux responsables du club, par l’exemple, que les réseaux mobilisés par Ortie pourraient être connectés avec les leurs : O’Rourke et Deane, figures de la musique minimaliste, pratiquent tout autant la musique contemporaine que le rock et l’improvisation, quand Ninh Lê Quan est membre du collectif d’improvisateurs et d’artistes toulousains La Flibuste, réputé tout en étant resté aux marges de la consécration étatique de l’avant-garde. Les programmateurs d’Instants Chavirés explorent alors par eux-mêmes ces réseaux, qui sont aussi des gisements de publics inédits. L’opportunité saisie se comprend aussi en regard du ralentissement puis de la dissolution des associations qui organisaient des concerts de rock : JUB a organisé 71 soirées au total jusqu’au 17 mai 1998, dont 4 en coproduction avec l’association La Mezcla en 1996 et 1997, auxquelles il faut ajouter 1 soirée produite par La Mezcla le 4 mai 1998. Cette exploration des nouveaux réseaux musiciens est en partie rendue possible aussi par l’embauche d’un spécialiste de ces circuits en 1999, et par la réorientation esthético-professionnelle de l’un des principaux musiciens attachés au club, Noël Akchoté. Akchoté se produit lors de plusieurs soirées Ortie (le 18 février 1995 la première fois, avec Erik Minkinnen du groupe Sister Iodine), et surtout s’associe avec Quentin Rollet pour créer le label Rectangle en 1996 – Akchoté apporte l’argent et la compétence relationnelle, et Rollet ses réseaux et son expertise dans le domaine underground 1. La soirée de lancement a lieu le 21 septembre 1996, avec The Recyclers (l’un des groupes habituels d’Akchoté), Prohibition invitant Yves Robert et Racines Radicales (Akchoté, Daunik Lazro, Jacques Veillé, Christian Rollet). Le label est présenté ainsi dans le programme : « label né de l’envie de Noël Akchoté et Quentin Rollet de provoquer la rencontre de deux mondes : celui de la musique improvisée, du jazz moderne et celui du rock hors normes ».

De fait, une partie des musiciens qui apparaît avec les soirées Ortie se retrouve peu à peu dans d’autres soirées avec des improvisateurs (et bientôt des musiciens électronistes) : ce sont les premières programmations de musiciens de postrock qui ne passent pas par la médiation des associations JUB ou La Mezcla. Ainsi, pour ne citer que les premières prestations des trois musiciens postrock les plus programmés (hors les formations qui enregistrent sur le label Rectangle, et qui se produisent souvent à Instants Chavirés pour lancer leur disque) : Luc Ex (et ses deux frères) avec Han Bennink (figure historique du free jazz hollandais) en mai 1997, Erik Minkinnen avec Michel Doneda et Hélène Breschand (que nous retrouverons plus loin) en septembre 1997, Tom Cora (De Roof, avec Luc Ex, Michaël Vatcher et Phil Minton, chanteur bruitiste qui se produit ensuite régulièrement avec le batteur Roger Turner) avec Noël Akchoté et Alfred Spirli en septembre 1997. On compte 54 soirées post-rock programmées directement par Instants Chavirés jusqu’en mai 2001, en sélectionnant exclusivement les soirées « rock » ou « mixtes » mais à dominante « rock » (eg, un groupe invite un improvisateur, ou deux ou trois musiciens apparus au sein de groupes de rock se produisent avec un ou deux improvisateurs). L’embarras à classer le genre de ces soirées atteste du processus en cours : la scène d’Instants Chavirés se construit précisément à l’intersection de plusieurs scènes préexistantes et jusque-là non (ou très peu) connectées.

Pour autant, la scène post-rock, si elle reste présente dans la programmation, redevient en quelque sorte étanche à partir de 1999 (seuls des groupes de rock sont programmés, sans invitation d’improvisateurs), ceci étant en grande partie lié à l’effacement relatif d’Akchoté et des projets du label Rectangle (qui n’apparaissent presque plus qu’à travers les soirées « Poésie B », performances multidisciplinaires organisées par Charlie O., apparues en 1996 pour 13 soirées jusqu’en 2001). Ceci indique que l’évolution de la programmation se poursuit : on peut dire qu’il aura fallu à Instants Chavirés passer par le post-rock (français, européen et étatsunien) pour redécouvrir des réseaux musiciens émergés en France dès les années 1980 au sein ou parfois à la marge de l’avant-garde des musiques improvisées. Ninh Lê Quan, qui s’est produit lors de ce fameux concert de Jim O’Rourke en 1996, en est d’ailleurs l’un des membres. Cette redécouverte est essentiellement liée aux réseaux de La Flibuste et de deux labels spécialisés, In Situ et NATO.

  1. Entretien avec Noël Akchoté, 11 février 1999.