8. Julien Lourau, de la bande des Instants à la disqualification (1991-1998)

Couverture de l'album de 2005 - je n'ai pas résisté au jeu de mots, qu'il m'en excuse

Couverture de l’album signé Julien Lourau en 2005 (Label Bleu) – je n’ai pas résisté au jeu de mots, qu’il m’en excuse

[337] La trajectoire du saxophoniste Julien Lourau au sein de la programmation d’Instants Chavirés illustre les effets de la radicalisation de sa jeune avant-garde. Il est l’un des premiers membres de celle-ci dès 1991, mais devient à partir de 1998 une sorte de figure repoussoir pour la « bande d’Instants Chavirés » tout en devenant l’un des leaders en vue du jazz mainstream en France.

Né en 1970 du sociologue René Lourau, il a commencé le saxophone à l’âge de onze ans, puis a investi la sociabilité adolescente des groupes de rock puis de « jazz fusion » (ou jazz-rock). Le jazz lui offre alors une voie de professionnalisation alternative au cursus scolaire – et probablement plus en phase que le rock avec son univers lettré d’origine, mais cette hypothèse demanderait à être étayée. Il se familiarise de façon systématique avec le répertoire des standards (connaître les thèmes des quelques dizaines de standards couramment joués, incorporer les procédés d’improvisation conventionnels sur les grilles d’accords correspondantes), et fréquente entre 1987 et 1989 les stages et les cours du CIM, qui servent autant à l’apprentissage musical qu’aux cooptations professionnelles. C’est ainsi par ce biais qu’il rencontre Noël Akchoté, Marc Burofonsse et François Merville. Burofonsse forme alors un quartet avec Merville, Lourau et un pianiste jamais nommé. C’est qu’en 1990, le quartet se présente au Concours de la Défense, et que le pianiste étant absent, il est remplacé par Bojan Zulfikarpasic 1, qui obtient le prix du meilleur soliste.

Cette première consécration incite Zulfikarpasic, Lourau et Akchoté à créer, avec Erick Borelva et Christophe Minck (et plus tard Dom Farkas et Daniel Casimir), Trash Corporation 2. Le choix d’un nom collectif et les options esthétiques signalent une stratégie de « jeune garde » : les prestations sont présentées comme la combinaison du modèle de l’improvisation collective « harmolodique » (soit la référence au « père » du free jazz, Ornette Coleman), du choix des instruments électrifiés tels que guitare et basse électriques ou orgue Hammond (signe de « jeunesse » contre le jazz acoustique « vieux-jeu », qu’il soit patrimonial ou d’avant-garde consacrée), et de l’éclectisme des références aux « musiques d’aujourd’hui » (le funk notamment), qui autorise conjointement la réception en termes de jeu avant-gardiste sur les valeurs qu’en termes d’hédonisme éclectique.

En 1991, Akchoté investit à plein l’espace d’expérimentations offert par Instants Chavirés, en créant notamment le collectif Astrolab, et Zulfikarpasic obtient un prix au Concours de la Défense et est coopté par Henri Texier (figure de l’avant-garde consacrée) qui l’intègre à son Azur Quartet comme à l’écurie du Label Bleu 3. Lourau est quant à lui le premier « jeune » invité par le collectif Zhivaro, le 4 juin 1991 (Instants Chavirés), tout en faisant partie aussi du Akchoté Unit 4. En 1992, il obtient à son tour le prix du meilleur soliste au Concours de la Défense, et peut ainsi être à l’initiative de la création du Groove Gang avec Daniel Casimir, Eric Borelva, Nicolas Genest, Norbert Lucarain et John Silverman, qui exploite plus exclusivement la veine « funk » de Trash Corporation. Le groupe est lancé à Instants Chavirés le 30 juin 1992, s’y produit 7 fois 5 et participe au disque-manifeste du club en 1994, L’amour, quelques instants chavirés (label Deux Z). Avec ses deux premiers disques en 1995 et 1997 (Groove Gang et Voodoo Dance, Label Bleu), il obtient un succès public et critique rare pour une formation lancée par le champ du jazz, et peut tourner à la fois dans des salles de taille moyenne et pluri-stylistiques (rock, funk, rap, reggae…) et dans le circuit des Scènes nationales (ouvert par l’appartenance à Label Bleu). Au même moment, il intègre le personnel de studio de Polygram (qui appartient alors à la major Philips), et se produit ainsi comme soliste sur les disques (et les tournées qui s’ensuivent) de Sixun, un groupe de jazz-rock internationalement réputé, d’Abbey Lincoln, l’une des chanteuses de jazz les plus connues dans le monde, et de l’ONJ dirigé par Laurent Cugny 6.

L’engagement par une major du disque pour se produire au pôle « commercial » du jazz suscite quelques critiques au sein de « l’avant-garde » d’Instants Chavirés. Lourau se produit néanmoins encore occasionnellement au club, pour le lancement des disques du Groove Gang, par la médiation d’Akchoté Unit (juin 1994, février et novembre 1995) et des réseaux du Label Bleu 7, ou avec le Julien Lourau Olympic Gramofon 8. Mais c’est précisément en 1994-1996 que la programmation d’Instants Chavirés se démarque de l’avant-garde consacrée, donc du Label Bleu, puis en 1998-1999 qu’elle se « radicalise ». La rupture est donc scellée en 1998 quand le Groove Gang signe, pour son troisième disque, avec la major Warner Music (du groupe Time-Warner), et suscite les conflits habituels avec ce genre de changement d’échelle et de position professionnelles : le disque est mixé dans un style qualifié d’« urbain » (essentiellement la mise en avant des instruments et des pulsations électroniques, ce qu’indique le titre : City Boom Boom), les autres musiciens quittent la formation 9, et Julien Lourau, devenu une sorte d’adversaire, n’apparaît plus à Instants Chavirés. Par la suite, ne pouvant, en l’absence d’orchestre, faire fructifier l’excellente réception du disque avec une tournée, Warner édite deux remix des titres du Groove Gang 10, et Lourau forme un nouveau groupe grâce à l’écurie Warner. Il part en tournée à l’étranger pendant plusieurs mois, et revient enregistrer un disque sous son seul nom (Gambit, Warner, 1999). Celui-ci est reçu de façon mitigée : relativement bien dans la presse généraliste et spécialisée à la fois, mais sans enthousiasme réel. Lourau se recentre alors dans le monde du jazz, et revient chez Label Bleu (2002, 2005, 2005, 2007) proposer un jazz désormais moins « festif » si tout autant « métissé » (électronique, cubain…), proposant ses propres compositions et ses propres solos, avec une part réduite laissée à l’improvisation collective.

Il faut ajouter enfin qu’avec le troisième disque du Groove Gang, Warner visait à se positionner sur le créneau du « jazz festif » que ses concurrents avaient inauguré avec succès (sans jamais atteindre, bien sûr, les ventes des variétés). Ainsi du free jazz « à l’énergie rock » d’Akosh Szelévenyi, signé par Universal/Barclay en 1997 (après une tournée en 1996 en première partie du groupe de rock Noir Désir, membre de l’écurie Universal), ou du jazz « électronique » d’Erik Truffaz, signé par EMI/Blue Note en 1997. Le créneau a été « révélé » par les 300 000 exemplaires vendus par Saint-Germain (« techno ambient jazz ») en France et à l’étranger, signé en 1995 par l’un des principaux labels de musique électronique (F Communication, fondé par le DJ Laurent Garnier), et bénéficiaire d’une nomination aux Dance Music Awards anglais (Saint-Germain est signé par EMI/Blue Note en 2000). Autrement dit, la position d’Instants Chavirés dans l’espace des « musiques actuelles » se comprend aussi par démarcation avec ces incursions de jazzmen au pôle le plus « commercial » des variétés : la concurrence n’est pas directe, mais autorise des opérations de disqualification par assimilation de la catégorie « musiques actuelles », qu’on a vue créée par l’administration culturelle, avec le pôle le plus « commercial » des variétés.

  1. Il est né en 1968 à Belgrade au sein d’une « famille de mélomanes », écrit-il sur ses biographies promotionnelles. Il fait des études musicales classiques et acquiert une réputation sur le marché du jazz local, notamment après avoir obtenu une bourse pour suivre l’école d’été dirigée par la pianiste Clare Fisher (Lue Lake Fine Arts Camp, Michigan, 1986). En 1988, il s’installe à Paris et s’inscrit au CIM, où il rencontre Akchoté, avec qui il joue dans les bars parisiens, Lourau et quelques autres – une bande se constitue notamment grâce aux bœufs du Petit Opportun.
  2. La formation se produit à Instants Chavirés durant les premières saisons : 18 mai 1991, 28 décembre 1991, 24-25 avril 1992, 27-28 novembre 1992.
  3. Il est alors recruté par une autre figure, qui fait aussi partie de l’écurie Label Bleu, Michel Portal. Il peut alors accéder au statut de leader, avec le Bojan Z Quartet, qui enregistre sur le Label Bleu en 1993 et 1995 : sa carrière ultérieure s’inscrit dans les réseaux du jazz contemporain, et peu ceux des musiques improvisées.
  4. A Instants Chavirés : 1er novembre 1991, 20 juin 1992, 3 décembre 1992, 27-28 juin 1994 (enregistrement de du disque-manifeste du club), 28 février 1995, ainsi que les 1e, 2e, 5e et 9e soirées Astrolab (12 novembre 1991, 12 mai 1992, 15 décembre 1992, 9 février 1993).
  5. 11 février 1993, 3 février 94, 1-2 juillet 1994 (disque-manifeste du club), 16 juin 1995 (lancement du premier disque, chez Label Bleu), 8 mars 1996, 4-5 juin 1998 (lancement du troisième disque, chez Warner).
  6. Sixun, Lunatic Taxi, Polygram, 1994 ; Abbey Lincoln, A Turtle Dream, Polygram, 1994 (puis She Used to Dance, Polygram, 1996); ONJ Laurent Cugny, Tribute to Miles Davis (Polygram, 1994).
  7. Sextet d’Eric Schultz (23 avril 1992), quartet de Bojan Zulfikarpasic (16 avril 1993, 11 novembre 1993, 26 avril 1995), formations de Vincent Courtois (29 avril 1993, 19 mai 1994, 21-22 juin 1995), Daniel Casimir Sound Suggestions (12-13 avril 1994), Henri Texier Sonjal Septet (13-14-15 septembre 1995), Yves Robert et les Improvisateurs Réunis (14-15 décembre 1995).
  8. Composé de Vincent Segal, Sébastien Martel, Eric Lohrer, Cyril Atef : 17 juin 95 et 10 oct 97. Il s’agit de la première formation où Lourau accède au statut de leader et de soliste principal. Le disque enregistré en 1996 (label Pee Wee) est reçu timidement, et la formation est dissoute en 1997.
  9. Ce type de situations génère régulièrement des dénonciations, qu’il est toujours difficile de vérifier. L’un des musiciens du premier Groove Gang me dit, lors d’une conversation, que Lourau aurait enregistré à la SACEM 9 des 11 titres du disque sous son seul nom (c’est effectivement ce qui apparaît sur l’album), alors que les compositions auraient été collectives même si pour la plupart « orientées » par lui (journal de terrain, 14 juin 1999).
  10. Suscitant de nouvelles accusations de la part d’autres musiciens de l’orchestre, qui n’en auraient pas été informés ni rétribués.