1. La création d’Instants Chavirés (1987-1991)

Instants Chavirés photographiés par Parisonic

Instants Chavirés photographiés par Parisonic

[320, 321] Né en 1955, Philippe Bacchetta a toujours vécu dans le département de Seine-Saint-Denis, principalement à Montreuil. Il y devient instituteur en 1976, et ses activités politico-syndicales contribuent à ce qu’il se constitue des réseaux d’interconnaissance et une familiarité avec les personnes-clés des institutions et administrations publiques locales. C’est sur cette base qu’il opère peu à peu sa reconversion professionnelle dans le jazz, au gré des opportunités et de la mobilisation de ressources progressivement accumulées, et sur fond d’un désir continué de « fuir l’Education nationale » – autrement dit, un métier d’instituteur où il est arrivé, dit-il, par défaut au terme d’une « adolescence baba cool » 1.

Ce désir pourrait ainsi renvoyer à une volonté d’autonomie ancrée dans les aspirations et les expériences adolescentes. Mais la continuité directe avec celles-ci qu’il met en avant renvoie aussi à des enjeux contemporains de l’entretien (1999) avec les reproches d’« institutionnalisation » alors adressés au club : « La période baba c’est le goût partagé de réfléchir en commun, et puis aussi celui de l’utopie des années 70, que je n’ai pas perdu et qui pour moi est une espèce de moteur. Je fais partie de la génération baba, et il y avait une utopie de retour à la nature, de vivre différemment, en groupe, indépendants, etc. »

Il coordonne en effet un périodique de contre-information locale, Banlieue Banlieue, de 1977 à 1981, et est délégué SGEN-CFDT des écoles où il est employé de 1978 à 1983. La disparition du périodique de contre-information locale, suite à une opposition interne entre pro et anti François Mitterrand (il est des seconds), puis la naissance de sa fille en 1982 (il s’est installé en ménage en 1978) ont probablement influé sur sa lassitude envers le syndicalisme enseignant, qu’il abandonne en 1983. Il propose alors ses services à son unique collègue masculin du département, producteur d’une émission de jazz sur Radio Rivage (petite radio libre émettant depuis Gagny). C’est moins le jazz que l’activité radiophonique en elle-même qui l’intéresse puisque jusque-là, amateur de rock progressif et de pop music, son unique expérience du jazz avait été négative (l’écoute de John Coltrane conseillée par un ami lui avait été « insupportable »). Cependant, la préparation et la réalisation de l’émission, avec ses activités de documentation et d’écoute et les rencontres avec les musiciens, entraînent progressivement son investissement dans le monde du jazz à son pôle avant-gardiste.

Les médiations concrètes de ce déplacement à la fois gustatif et symbolique, et en particulier celles qui l’ont conduit vers l’avant-garde, sont de plusieurs ordres. Premièrement, l’inscription de cette avant-garde dans les circuits de l’action culturelle et, partant, de la chanson folk et de la musique pop (avec les médiations très souvent citées de figures comme Frank Zappa, Jimi Hendricks ou les groupes de rock progressif comme Gong, Soft Machine ou Magma, qui comptent des musiciens de free jazz), assure une continuité subjective relative, d’autant plus qu’elle se joue dans l’opposition avec le collègue qui l’a initié à la radio et au jazz : « Lui était très jazz américain, en même temps les seuls musiciens qu’on pouvait inviter c’était les musiciens français, et moi ça me parlait plus. Donc c’est comme ça que je me suis intéressé de plus en plus à ce qu’il se passait en France, et au-delà de ça ce qu’il se passait aussi en Europe [les musiques improvisées européennes], les liaisons qu’il y avait, et l’apparition de cette nouvelle génération dans les années 80, Padovani, Sclavis, Barthélémy, tout ça ».

Deuxièmement, l’un des rites cardinaux d’institution au statut d’intermédiaire musical est celui de l’accès à la gratuité, signe que les membres établis du milieu professionnel vous estiment susceptibles d’intégrer les circuits d’échanges de bons procédés qui organisent leurs transactions, c’est-à-dire que vous devenez intéressant – en l’occurrence la gratuité, en tant que journaliste, des envois de disques par les firmes spécialisées et des invitations aux concerts par les festivals. Or, c’est Jean Rochard qui offre le premier, et le plus systématiquement, l’occasion de ce rite d’institution à Bacchetta.

« – Et les organisateurs de ces festivals tu les connaissais ? – Oui, par la radio. Assez vite j’avais pris contact avec ces gens-là, le premier c’était Rochard, parce que non seulement il avait un festival, mais il produisait des disques, assez facilement il me les a envoyés aussi. Et puis c’était une occasion aussi d’aller à un festival en étant invité, en étant logé, c’était vraiment sympa. Je me souviens, le premier gros festival où je suis allé c’était à Nîmes, dans les arènes, avec cette facilité que j’avais de rentrer et de sortir parce que j’avais un passe, après [le festival de] Chantenay chez Rochard, puis Rives-de-Giers, festival du Mans, Banlieues Bleues aussi. Donc à cette époque-là, j’ai découvert plein de choses, j’ai écouté plein de choses, j’ai commencé à prendre plein de contacts avec des musiciens, je commençais à recevoir [gratuitement, comme prescripteur potentiel] beaucoup de choses ».

Chantenay 1984

Et c’est essentiellement en puisant dans les réseaux musiciens en partie constitués ou mis en visibilité par Jean Rochard que Bacchetta réalise la programmation de son émission radiophonique, puis celle de l’association Désir Jazz qu’il crée en 1985 avec deux concerts mensuels à la Maison Ouverte de Montreuil 2 jusqu’en 1988 (auto-financement par les entrées et la restauration), puis qu’il devient agent pour quelques musiciens (obtenant bientôt un service d’instituteur à mi-temps afin de pouvoir s’y consacrer) 3. Restituant en entretien les catégories d’appréhension de ces réseaux, il oppose les festivals de province aux jazz-clubs parisiens : « Ce n’était déjà pas la programmation ni du Sunset, ni des clubs parisiens, du New Morning, une programmation qui était plus celle déjà de certains festivals de province. L’idée pour moi était [que rien n’existait] à part le Dunois pour toutes ces musiques qui se passaient en province et qui étaient totalement absentes de Paris, qui se passaient dans les festivals, festivals du Mans, de Rives-de-Giers, Bandol, etc. qui étaient quasiment pas reprises en banlieue parisienne, à part [le festival] Banlieues Bleues ».

Désireux de développer ces activités, qui lui permettent de percevoir l’existence de réseaux professionnels en développement, Bacchetta est disposé à se saisir des opportunités qui s’offrent à lui. Son premier projet est suscité par la proposition de « deux copines », qui le sollicitent pour s’occuper de la programmation musicale du « restaurant-concert » qu’elles souhaitent créer. Le projet est abandonné, les partenaires manquant de fonds propres d’investissement. Bacchetta obtient alors un détachement de l’Education nationale auprès du Centre d’action culturelle de Montreuil, où il est chargé de la mise en place d’une programmation de jazz (1987-1988) sur la base de son expérience accumulée avec les concerts de Désir Jazz. Mais l’activité en reste au stade des préparatifs et Bacchetta retourne à son métier d’instituteur. Cependant, au même moment et de façon indépendante, un « administrateur » élabore le projet de racheter une friche industrielle (propriété de la municipalité, pour le franc symbolique) afin d’y rassembler des entreprises et des commerces dédiés à la musique, où Bacchetta serait chargé de la responsabilité d’une salle de concerts. Mais l’accord initial de la municipalité, qui permet au projet de parvenir au seuil des travaux de construction (le plan est prêt et les divers espaces distribués à des entreprises), est là aussi abandonné au bout d’une année, le site étant finalement vendu à l’entreprise que dirige le mari d’une conseillère municipale.

C’est une opportunité ministérielle qui se révèle être la bonne. Le Ministère de la culture, alors réattribué à Jack Lang, inaugure en effet en 1988 une politique de soutien aux « petits lieux musicaux » qui conduit les Directions régionales des affaires culturelles (DRAC) à chercher des bénéficiaires potentiels. La familiarité de longue date de Bacchetta avec les acteurs locaux et l’accumulation de ses activités et de ses projets musicaux l’ont construit au regard des institutions locales comme un acteur culturel crédible. C’est donc lui que la DRAC contacte à la fin de l’année 1988, sur la base de son détachement au CAC de Montreuil : « Je quittais le CAC de Montreuil, et j’étais recontacté par la DRAC Ile-de-France qui me disait « ah ben votre projet de jazz-club c’est intéressant, où est-ce que ça en est, vous avez une enveloppe de 450 000F pour vous ». Donc là, surprise, « Thierry 4 ça t’intéresse ? qu’est-ce qu’on fait ? – ah ouais génial », lui était complètement branché sur le jazz ».

Bacchetta n’a plus qu’à reprendre ses projets antérieurs en compagnie de Thierry Schaeffer, et à mobiliser les compétences qu’il a acquises à cette occasion s’agissant de réaliser des dossiers de subvention. En mars 1989, ils trouvent un lieu (un ancien entrepôt industriel à louer) et le montage du dossier ne prend qu’un peu plus d’un mois : il est déposé, au nom de l’association Muzziques, à la DRAC et à la municipalité en mai. Selon une règle instituée dès les premières politiques de décentralisation, l’engagement de la DRAC est en effet conditionné à celui de la municipalité. Or celle-ci joue la montre : non seulement elle a d’autres perspectives, centrées sur la création d’une Maison Populaire (équivalent de l’ancien CAC), mais on peut supposer aussi qu’elle accepte difficilement de se voir imposer un financement par le Ministère dans un contexte de transfert des charges publiques initié par la loi de décentralisation de 1986. La réalisation du projet est donc suspendue à l’obtention d’une lettre de la municipalité attestant de sa future participation aux frais d’investissements, qui n’arrivera qu’un an plus tard au terme de diverses péripéties.

On trouve là l’un des facteurs décisifs qui ont contribué à ce qu’Instants Chavirés s’inscrive d’emblée dans l’espace national des circuits d’aide publique à la création et non dans l’espace local des jazz-clubs franciliens : le club investira ultérieurement les réseaux de coopération (parfois conflictuelle) liés au Ministère de la culture, alors que la stabilisation des relations avec la municipalité prendra quelques années. Dans l’immédiat, Bacchetta se met en congé maladie en janvier 1991 pour continuer à toucher son salaire d’instituteur (il démissionne au mois de septembre suivant), et le premier concert a lieu le 2 février 1991. Il parvient à se salarier avec l’association Muzziques en janvier 1992, grâce à l’octroi d’une subvention, cette fois de fonctionnement, de la part de la ville de Montreuil, et de l’augmentation de la subvention de la DRAC. Thierry Schaeffer est quant à lui défrayé par Muzziques en tant que stagiaire.

  1. Entretien avec Philippe Bacchetta, 12 mars 1999. Sauf indication contraire, les citations qui suivent en sont extraites.
  2. La Maison Ouverte est une sorte de maison des associations et des syndicats, disposant d’une salle de conférence ou de spectacle, et de locaux et de matériel de réunion.
  3. Le Trio Bravo (Fabrizio Cassol, Michel Massot, Michel Debrulle), puis Gérard Siracusa, Claude Barthélémy, le trio Pieds de Poules (Michèle Buirette, Dominique Fonfrède, Geneviève Cabannes).
  4. Thierry Schaeffer est le frère d’une « bonne amie » qui s’était installé dans le Gard où il vivait comme maçon, et désirait revenir à Paris. Il discutait ainsi avec Bacchetta le projet d’ouvrir un bar à Montreuil.