9. La politisation d’Instants Chavirés (1996-1997)

Expulsion du foyer Nouvelle France à Montreuil (6 octobre 1996), déclencheur de l’engagement public d’Instants Chavirés. Photo de Olivier Aubert (http://www.aubertolivier.org/)

Expulsion du foyer Nouvelle France à Montreuil (6 octobre 1996), déclencheur de l’engagement public d’Instants Chavirés. Photo de Olivier Aubert (http://www.aubertolivier.org/)

[337] Instants Chavirés a organisé le 31 mars 1993 une soirée-débat intitulée « Les musiques contre le racisme », dans le cadre du festival Musicolor de Montreuil. Pour autant, les soirées politiques programmées à partir de 1996 s’inscrivent dans une autre logique. D’une part, elles répondent à l’engagement du club dans les mobilisations des et pour les immigrés sans-papiers 1, conduisent au rapprochement avec des organisations militantes, et font apparaître le club comme un agent visible de la mobilisation. D’autre part, elles ont lieu au moment où Instants Chavirés s’implique dans la création de la Fédération des Scènes de Jazz et de musiques improvisées (FSJ) et, avec, dans l’espace de négociation instauré par l’élaboration des mesures ministérielles pour les musiques actuelles – tournants qui sont analysés dans l’ouvrage.

Ainsi, le « Concert de soutien aux sans-papiers » du 16 novembre 1996, organisé avec la collaboration du label NATO 2, est non seulement à l’initiative du club, mais fait suite à l’hébergement médiatisé d’une soixantaine de sans-papiers expulsés le 6 octobre du foyer Nouvelle France, à la pétition « De nous à toit. 1000 voix pour Nouvelle France » et au « Défilé bruyant et protestataire » du 26 octobre. Le concert est suivi d’une « soirée Ras l’Front » le 17 janvier 1997 3, d’une rencontre « Vivons ensemble les foyers de la ville » le 1er mars 1997, co-organisée avec la Maison Ouverte, le Bar Associatif, la Coordination des foyers de Montreuil, la COPAF et Africolor (pour la programmation de Mah Damba et Mamay Kouyate), puis d’une deuxième « soirée Ras l’Front » le 21 mars 1998 4.

Entre-temps, la scène d’Instants Chavirés est apparue en première place dans les pétitions successives liées aux sans-papiers. Aucun musicien n’apparaît dans les premières pétitions, qui sont plutôt le fait d’intellectuels 5. C’est l’« Appel des 66 cinéastes » paru le 12 février 1997 dans Le Monde et Libération (puis Les Inrockuptibles) 6 qui entraîne la mobilisation extensive des milieux artistiques. Le contact « musiciens » pour les signatures est Alain Damiens, clarinettiste de musique contemporaine (membre notamment de l’Ensemble Intercontemporain de Pierre Boulez). Ainsi les musiciens apparaissent en deux sections séparées dans la liste des « 55 000 noms contre la loi Debré » publié par Libération le 27 février (supplément n°4905). La première est principalement mobilisée à travers les réseaux de la musique contemporaine et ceux des variétés (autour des concerts humanitaires et des réseaux de SOS Racisme). La seconde, intitulée « Bande son, suite », est dominée par des musiciens de jazz, presque tous inscrits au pôle contemporain (avec conjointement des établis et des outsiders), indiquant que c’est un autre réseau qui a joué. Comme Philippe Bacchetta apparaît deux fois, dans les rubriques « Artistes, musiciens et professionnels de la musique » (avec entre autres, pour le jazz : Jean-Louis Ginibre, Pascale Labbé, le label Hopi, Armand Meignan, Jérôme Minière), et « Musiciens, organisateurs et labels rock et rap » (avec à nouveau Pascale Labbé, qui a participé au second disque manifeste d’Instants Chavirés en 1996, ICIS, paru chez In Situ), et que la seconde liste de musiciens fait apparaître une large majorité de membres des réseaux d’Instants Chavirés, on peut supposer que les signatures ont été organisées par le biais du club.

Musiciens de jazz signataires (deux sont en réalité journalistes, une agent) – les noms en italique sont ceux des musiciens qui ne sont pas spécifiquement liés à Instant Chavirés : Noël Akchoté, Jean-Pierre Arnaud, Atout Jazz (l’agence de musiciens dirigée par Hélène Manfredi), Jean-Jacques Avenel, Pierre Barrouh, Eric Barret, Claude Barthelemy, Emmanuel Bex, Jean-Jacques Birgé, Jean Bolcato, Raymond Boni, Hélène Breschand, Etienne Brunet, Fara C. (journaliste), Jean-François Canape, Patrice Caratini, Claude Carrière, Jean-Claude Casadessus, Daniel Caux, Jean-Paul Celea, Xavier Charles, Jean-Louis Chautemps, Denis Chauvet, Bruno Chevillon, Elisabeth Chojnacka, Denis Colin, François Corneloup, François Cotinaud, Pablo Cueco, Laurent Cugny, Laurent De Wilde, Laurent Dehors, Benoît Delbecq, Philppe Deschepper, Jacques Di Donato, Marc Ducret, Benoît Dunoyer de Segonzac, Simon Goubert, Alex Grillo, Antoine Hervé, François Jeanneau, Jean-François Jenny Clarke, Sylvain Kassap, Olivier Koechlin, Hélène Labarrière, Daunik Lazro, Joëlle Léandre, Didier Levallet, Didier Lockwood, Ramon Lopez, Bernard Lubat, Jean-Marie Machado, Thierry Madiot, Jacques Mahieux, Michel Marre, Xavier Matthyssens (journaliste), François Mechali, Jean-Louis Mechali, Jean Méreu, Maurice Merle, Arnaud Merlin (journaliste), André Minvielle, Jean-Marc Montera, Annick Nozzati, Stéphane Oliva, Guillaume Orti, Jean-François Pauvros, Dominique Pifarely, Jean-Luc Ponthieux, Michel Portal, Nelly Pouget, François Raulin, Dominique Répécaud, Yannick Rieu, Carole Rieussec, Yves Robert, Jean Rochard, Gilbert Roggi, Christian Rollet, Aldo Romano, Thierry Schaeffer, Louis Sclavis, Martial Solal, Alfred Spirli, Henri Texier, Michel Thion, François Tusques, Malo Valois, Bernard Vitet, Kamel Zekri.

Il faut ajouter le collectif La Flibuste, qui apparaît séparément dans la rubrique « Réseau d’artistes « la Flibuste » à Toulouse » : Martine Altenburger, Michel Doneda, Le Quan Ninh, Jean Pallandre, Marc Pichelin, Ly Thanh Tiên, Emmanuel Petit, Vincent Geais, Pascal Delhay. Ainsi que Laurent Cugny et Sylvain Rifflet, dans la rubrique « Ateliers du 91, quai de la Gare, Paris XIIIe », Cugny dirigeant alors l’Orchestre national de jazz, qui répète dans ce « squat ».

La mobilisation d’Instants Chavirés apparaît vite comme un haut fait dans le monde du jazz, et vient cliver les soutiens et les adversités. En somme, si le statut de jazz-club et l’héroïsme institutionnel ont pu séduire jusque-là des agents attachés à l’économie privée voire informelle des jazz-clubs patrimoniaux (et ainsi plutôt situés à droite 7), l’exhibition du club dans les luttes de sans-papiers et auprès d’organisations d’extrême gauche les en éloigne définitivement – on peut remarquer ainsi que, sauf erreur de ma part, Instants Chavirés n’apparaît plus à partir de 1996 dans les colonnes de Jazz Hot, magazine spécifiquement attaché au jazz patrimonial. De même, c’est alors clairement une figure de militant qu’endosse Philippe Bacchetta dans ses relations avec ses alliés et concurrents de la FSJ et avec leurs interlocuteurs des services ministériels (lors de notre entretien, il ponctue le récit de son travail institutionnel de « tout ça, c’est politique »).

  1. Pour une analyse de ces mobilisations voir Johanna Siméant, La cause des « sans-papiers », Paris, Presses de Sciences Po, 1998.
  2. Ce qui détermine directement les musiciens sollicités, qui appartiennent tous aux réseaux du label : Violetta Ferer, Mohamed Bouari, Carmen Alvarez, Alla, Benoît Delbecq, Tony Hymas, Noël Akchoté, Jacques Thollot, Bernard Lubat.
  3. Avec entre autres : Dominique Pifarély, Benoît Delbecq, Philippe Deschepper, Gilles Coronado, Thierry Madiot, Sylvain Kassap, Jean-François Canape, Hélène Labarrière, Claude Tchamitchian, Jean-Louis Méchali, Gildas Etévenard. La connexion passe cette fois par l’un des animateurs de Ras l’Front et membre de la LCR, Rémy Barroux, qui est aussi amateur de jazz, habitué d’Instants Chavirés (dont le barman du moment est l’un de ses amis proches) et, à l’époque, co-réalisateur avec Samuel Rodary d’une émission de jazz sur Fréquence Paris Plurielle.
  4. Avec entre autres : Henri Texier, Hélène Labarrière, François Corneloup, Jean-François Canape, Jean-Jacques Birgé, Bernard Vitet.
  5. « Déclaration du 9 juin 1996 », reprise dans Le Monde le 25 septembre 1996 (200 intellectuels), « Lettre au président de la république », lancée en juin 1996 et publiée dans Le Monde le 18 décembre 1996 (700 signatures), « Nous ne pouvons plus laisser faire », lancée le 18 janvier 1997 par Elisabeth Allès, Etienne Balibar, Danièle Lochak et Emmanuel Terray, parue dans Le Monde le 15 février 1997.
  6. Le projet de loi dite « Debré » avait été adopté en conseil des ministres le 6 novembre 1996, par l’Assemblée nationale le 19 décembre puis par le Sénat le 7 février 1997.
  7. Wenceslas Lizé, « Le goût jazzistique en son champ. L’espace parisien de la jazzophilie », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 181-182, mars 2010, p. 60-87.