2. L’avant-garde en voie de consécration selon Jazz Ensuite (1983-1984)

Jazz Ensuite[320] Les sommaires du magazine Jazz Ensuite, créé par Jean Rochard qui est aussi responsable du festival de Chantenay-Villedieu, du label NATO et conseiller de la programmation du Dunois (Paris), sont exclusivement centrés sur « la musique improvisée », principalement en France et secondairement en Angleterre et en Allemagne, avec quelques incursions vers la chanson ou le rock « expérimentaux ». Ils offrent ainsi une photographie des réseaux de l’avant-garde en voie de consécration analysés en tant que « scène du Dunois » dans l’ouvrage.

Logique avant-gardiste oblige (le réinvestissement sélectif des fondations du genre), chaque numéro comporte aussi un ou deux articles consacrés aux origines du jazz (ses sources ou ses premières figures et enjeux au début du vingtième siècle), mais aucun consacré aux périodes intermédiaires, soit le jazz patrimonial des années 1940 à 1960 qui est pris en charge par le pôle opposé du système d’intermédiation du jazz, celui des jazz-clubs d’économie privée. De même, chaque numéro consacre un ou plusieurs articles à des questions stratégiques pour les carrières de musiciens (le rapport à la critique, les nouvelles aides publiques, la prise de son, les musiques de film, etc.), attestant du lien entre avant-garde des réseaux d’action culturelle et quête de professionnalisation via le soutien étatique.

La moitié des collaborateurs réguliers sont ainsi des musiciens réputés de cette avant-garde : Didier Levallet, Alain Gibert, Christian Rollet (tous deux membres de l’ARFI) tiennent une chronique ; Jean-François Pauvros, Tony Coe, Joëlle Léandre et Lol Coxhill réalisent des articles ou des interviews. Additionnés aux publicités, on observe ainsi le déploiement d’une partie non négligeable des réseaux qui constituent ce pôle avant-gardiste ancré dans les réseaux d’action culturelle constitués durant les années 1970, et en voie de consécration au début des années 1980. Ils sont centrés sur les collectifs de Lyon et Marseille (ARFI et GRIM), sur les musiciens habitués de quelques labels indépendants et plus largement, en réalité, sur la scène du Dunois que Jean Rochard contribue directement à définir.

On trouvera souvenirs, documents et vidéos de concerts au Dunois en suivant ce lien.

La liste des annonceurs publicitaires (pour la plupart à titre gratuit) fournit une première image :

Collectifs de musiciens : GRIM, ARFI, GMEM (centre de recherche marseillais en musique contemporaine), CNAJMI (le collectif d’associations de type « jazz action » constitué en 1982).

Labels discographiques (des plus avant-gardistes aux plus « patrimoniaux ») : NATO, GRRR, Marge Productions, IACP Productions (lié à l’école éponyme), Hat Hart (Suisse), Leo Records (Angleterre) ; Media 7, Open (« le label du jazz français » fondé par Alain Guerrini, directeur du CIM), Black & Blue ; Aroc + deux distributeurs : Sawano Shokai (imports-exports avec le Japon), et Le Jazz-Club (basé à Nice).

Festivals (même classification) : Le Mans, Chantenay-Villedieu, Jazz en France (Angoulême), Banlieues Bleues (Aulnay-sous-Bois) ; Jazz Festival de Paris, Nîmes, Tarbes ; Antibes, Marciac, Vienne, Nice.

Lieux de programmation régulière (tous avant-gardistes) : Trinitaires (Metz), Théâtre Dunois, American Center.

Ecoles : IACP, CIM.

Edition : L’Art Vivant, Le Jazzophone, Editions Parenthèses.

Divers : Electrocompaniet (amplificateurs), Jecklin Float (enceintes), Blue Notes (disquaire), BNC Imprimerie, Jazzoc (disquaire).

On peut aussi classer les musiciens bénéficiant d’un article ou d’une interview en fonction de leur position :

Avant-garde française : Annick Nozati, Didier Levallet, Caroline Gautier, Gérard Marais, Bernard Vitet, Joëlle Léandre, Luc Le Masne, Jacques Thollot, Christian Rollet, André Jaume, Jac Berrocal, Youval Micenmacher, Yves Robert, Thierry Maucci, Jean-Marc Montera, Gérard Siracusa, Michel Doneda, Sylvain Kassap, Marc Dufourd, Jacques Oger, Etienne Brunet, Patrick Devers, Yochko Seffer, Daunik Lazro, Jacques Di Donato, Richard Pinhas, Radu Malfatti, Denis Colin, François Cotinaud, Alan Silva, Jean-Luc Ponty, Christian Escoudé + Philippe Catherine, Patrice Caratini, Didier Lockwood, moins identifiés à l’avant-garde.

Avant-garde européenne : Tony Coe, Lol Coxhill, Derek Bailey, Phil Minton, Robert Cornford, Robert Wyatt, Barry Guy, Evan Parker, Alan Hacker, John Lindberg, Keith Tippett, David Holland, Harry Miller, Julie Tippetts, Maggie Nichols, Barre Phillips, Robert Black, Henry Pilsbury, Paul Lovens (Angleterre) ; Peter Brotzmann, Manfred Schoof, Allen Von Schlippenbach, Albert Mangelsdorff, Gunter Sommer, Peter Kowald, Fred Van Hove et ali (Allemagne) ; Irene Schweizer (Suisse) ; Han Bennink et ali (Pays-Bas) ; Toshinori Kondo (Japon, lié notamment à la scène allemande).

Avant-garde étatsunienne : Sunny Murray, Andrew Cyrille, Anthony Braxton, Steve Lacy, Rova Saxophone Quartet, Archie Shepp (free jazz, USA).

Musiciens cités au titre du réinvestissement des origines et du redécoupage des frontières esthétiques : Fred Astaire, Doris Day (comédie musicale) ; Tamia (chanson), Moenick Toebosch (chant), Philippe Sarde (musique de film) ; Marcel Zanini, Jack Diéval (anciens du jazz traditionnel) ; Jimi Hendricks, Frank Zappa, King Crimsom (rock progressif ou expérimental) ; Sonny Sharrock (blues « free ») ; Ousmane Sako (griot malien) ; Joan La Barbara (chant minimaliste).

Les autres sujets d’articles dessinent les mêmes contours :

Labels (avant-gardistes) : Futura Records, Divine, Cryonic ; Incus, Ogun, Musician Co-op (Angleterre) ; Free Music Productions (Allemagne).

Collectifs et « scènes » (avant-gardistes) : IACP, Trinitaires (Metz), Théâtre Dunois, Musiques de Traverses (festival d’Angoulëme) ; Instant Composers Pool autour de Han Bennink (Pays-Bas) ; Russie, Pologne, Albanie… (articles en lien avec l’édition 1984 du Festival du Mans, avant-gardiste : « A la rencontre des pays de l’Est ») ; « musiques nouvelles en RFA » ; la poésie sonore.

Figures du milieu : Alain Guerrini (école CIM, label Open), Armand Meignan (Le Mans Jazz Action et son festival), Daniel Deshays (principal ingénieur du son de l’avant-garde, musicien, co-organisateur du festival Sens Music Meeting).

Réinvestissement avant-gardiste des périodes de gestation du genre jazz : la mode du « jass » en 1917 aux USA, Paul Whiteman au cinéma, hommage à Sidney Bechet, Marx Brothers, « l’avant-jazz en France », les films noirs, les clarinettistes des années 1920.

Articles concernant les ressources de professionnalisation des musiciens : mécénat d’entreprise, nouvelles aides à la création, le jazz à la télévision, Marie-France Brière (productrice d’une nouvelle émission musicale sur TF1), les musiques des défilés de mode, les musiques de films.