7. Un héroïsme institutionnel : Instants Chavirés et les musiques actuelles

[334] Instants Chavirés a d’emblée bénéficié d’un soutien financier – et avec, d’une reconnaissance symbolique – de la part des institutions publiques qu’aucun jazz-club (de statut privé) n’avait jamais obtenu en France. C’est l’une des raisons pour lesquelles le club force l’estime des agents du monde du jazz en partie au-delà des clivages esthétiques, sur fonds de précarité économique du marché des concerts réguliers (celui des clubs, non celui des festivals).

A l’ouverture en 1991, le budget du club est essentiellement assuré par deux subventions d’investissement (DRAC et municipalité) et une subvention de fonctionnement (DRAC). Le Conseil général refuse son aide avec l’argument qu’il subventionne déjà le festival Banlieues Bleues, mais finance la création du collectif Incidences (à hauteur de 100 000F, 15 200€) et donc sa résidence à Instants Chavirés (qui n’en obtient donc qu’environ 5000F, 760€, pour la location de la salle). Bacchetta et Schaeffer sont alors non salariés – Bacchetta se met toutefois en congé maladie de l’Education nationale de février à septembre 1991. Dès le départ, le choix est de fixer un cachet unique pour tous les musiciens (500F, 76 euros), quelle que soit leur réputation, leur prix sur le marché et leur nombre sur scène chaque soir.

En 1992, les 40 000F (6 100 euros) de la DRAC sont reconduits, et la municipalité de Montreuil ainsi que d’autres institutions 1 contribuent avec quelques milliers d’euros. Dans le cadre des contacts liés à la résidence d’Incidences, le Conseil général octroie aussi une aide d’urgence qui permet à Bacchetta de se salarier à partir de janvier 1992 (avec un contrat emploi-solidarité). La réception critique de la programmation, immédiatement élogieuse, fournit cependant un argument non négligeable pour les négociations à la fin de l’année 1991. De plus, les membres d’Incidences insistent en tant qu’usagers sur la précarité du club : l’installation son et lumière étant minimale, elle oblige à des locations de matériel coûteuses, et les stagiaires du collectif se seraient plaints de l’insuffisance du chauffage. Une subvention municipale de fonctionnement est alors accordée pour 1992 à hauteur de 100 000F (15 250 euros), une autre du même montant l’est par le Conseil général, et celle de la DRAC passe à 60 000F (9 150 euros). Qui plus est, la SACEM, la SPEDIDAM et une ou des personnes privée(s) ajoutent un total de 90 000F (13 700 euros).

Le récit des négociations proposé par Philippe Baccheta, qui emprunte aux rhétoriques libertaires de l’humeur anti-institutionnelle, met en scène une pratique du rapport de force, qu’on peut supposer ancrée dans ses expériences syndicales antérieures, et qui instruit une image de programmateur combatif contribuant directement à la réputation du club. « Je suis allé voir la nana [de la DRAC], j’ai dit « non je n’en veux pas de vos 40 000 balles, vous les gardez, on ne dit rien à personne, pour vous ça fera un peu d’argent de poche, moi je ne viens pas faire l’aumône, j’ai besoin d’argent pour travailler. 40 000F ce n’est rien, alors vous les gardez, pour nous ça ne changera rien du tout, on se cassera la gueule autant ». Elle l’a mal pris, ça ne lui a pas plu, mais elle est quand même passée de 40 à 60 » 2.

Cette présentation permet de contredire les accusations d’institutionnalisation ou de dépendance aux pouvoirs publics : les mannes publiques ne seraient pas gagnées d’avance, il faudrait se battre chaque année pour les obtenir et non attendre que les subventions tombent d’elles-mêmes. Ce type d’accusations est en effet fréquent parmi les réseaux du jazz « patrimonial » – lors d’une conversation dans le cadre d’une cérémonie de remise des prix de l’Académie du Jazz, un jeune journaliste reprend ainsi le thème de l’extorsion des contribuables au profit d’une petite élite parisienne « planquée à Montreuil » 3. Mais il émane aussi du pôle des avant-gardes qui importent plus aux yeux des responsables du club. Ainsi de ces alliés, objectifs et subjectifs, du club, qui emploient le registre de la mise en garde. Un musicien entré sur le marché à la fin des années 1970, resté en marge des circuits subventionnés malgré sa réputation à l’échelle internationale, et jouant en moyenne deux fois par an à Instants Chavirés, me déclare un soir que le club est « le seul lieu de musique en France, c’est le seul endroit où il se passe des choses » mais qu’« à force de vivre des subventions, il faut se méfier. Des fois je me demande si leur truc au fond ce n’est pas de devenir l’IRCAM de l’impro » (l’IRCAM symbolisant selon lui l’effet d’enfermement sur soi-même et de sclérose qu’entraînerait « l’institutionnalisation », terme qu’il emploie souvent) 4. Un soir de concert, un jeune musicien intégré de longue date à la bande des Instants me glisse de même à un coin du comptoir : « Philippe [Bacchetta], il faut qu’il fasse gaffe, il finit par passer tout son temps au ministère, le terrain ce n’est pas là-bas » 5. Lors de notre entretien, Bacchetta fait ainsi part de ce type de reproches d’« institutionnalisation » en se justifiant à distance : les musiciens « ne se rendent pas compte, pour les faire jouer dans de bonnes conditions il faut de l’argent. [ton ironique] Et l’argent il ne vient pas des foules qui se pressent pour venir les écouter. Nous on passe notre énergie à leur permettre d’être libres, alors il faut… ».

Vis-à-vis de ce type d’accusations, le club construit une figure paradoxale d’entrepreneur privé par la pratique et la mise en scène d’une sorte d’héroïsme institutionnel. Cette solution permet de résoudre la tension entre le recours aux pouvoirs publics, qui apparaît incontournable à l’économie des petites salles, et la culture de l’indépendance entrepreneuriale, centrale dans le monde du jazz notamment s’agissant du statut de jazz-club. Et elle explique en grande partie la solidarité des intermédiaires du jazz les moins enclins à valoriser l’avant-garde expérimentale. On le voit tout particulièrement lors de la crise de 1994, qui aboutit à la mobilisation des institutions du champ du jazz – et à un prix de l’Académie du Jazz pourtant très peu portée vers l’avant-garde.

La première victoire du club permet en effet d’atteindre un premier seuil budgétaire pour les années 1993 et 1994, qui apparaît par comparaison avec les budgets de 1992 et 1994 6. Le club dispose désormais de cinq employés : deux CDI à temps partiel (33h/sem.) à 13 000 francs (2 000 euros) bruts chacun (Bacchetta administrateur, Schaeffer programmateur), et trois contrats aidés à 8 000 francs (1 200 euros) bruts chacun (deux contrats emploi-solidarité (CES) et un contrat de qualification) 7. Les recettes se partagent à peu près pour moitié entre les recettes propres (tickets d’entrée, ventes du bar et de la restauration, adhésions, dons et locations) et les subventions et aides publiques diverses – cet équilibre continuera (à d’autres échelles) jusqu’en 2001. Autrement dit, le club est structurellement dépendant de ses soutiens publics, sans être entièrement financé par eux : le souci de maintenir une moitié de budget sur recettes propres répond moins à un souci d’autonomie réelle vis-à-vis des pouvoirs publics, qu’à la nécessité symbolique de prouver (y compris aux yeux de ses responsables) que le club n’attend pas tout des institutions.

Le seuil budgétaire atteint en 1993 est pourtant remis en cause en 1994, quand la Ville de Montreuil annonce qu’elle va diminuer sa subvention de moitié. C’est cette mise à l’épreuve qui conduit par contrecoup, sous l’effet de la mobilisation de ressources jusque-là tacites, à établir Instants Chavirés comme un lieu exceptionnel et indispensable à l’existence du jazz. En effet, deux types de ressources sont sollicités pour faire face à cette annonce. Dans l’immédiat, ce sont les techniques de rapport de force syndical apprises par Bacchetta lorsqu’il était délégué : grève, campagne de presse, rassemblement de soutiens débordant les lignes de clivage routinières – marqué ici par le prix de l’Académie du Jazz.

1. « C’est en 94 ou 95 [avril 1994, pour la saison 1994-1995] que la ville décide de diminuer sa subvention de moitié. Donc impossible de fonctionner, en plus prévenus en cours d’année, c’est-à-dire même pas prévenus, la subvention elle arrive en avril, et on l’attend, et on s’aperçoit en la recevant qu’au lieu de 200 elle était de 100 000 [30 500 / 15 250 euros]. Et là [l’interlocuteur de la municipalité se justifie] : « ben non ce n’est pas possible, on ne peut pas, on n’a pas d’argent – vous ne vous rendez pas compte, pour nous c’est énorme, comme ça on ne peut pas ». C’était clair qu’on ne pouvait plus, on avait profité de cette perspective d’avoir un peu d’argent pour engager des gens, on avait un contrat de qualif, moi je m’étais fait mon premier salaire, on ne pouvait plus. Et :  »ben non, on ne peut pas ». Ce qu’ils pensaient pouvoir faire avec une structure municipale, ils pensaient que ce serait possible avec nous aussi, qu’on s’écraserait. Mais comme nous, personne ne garantissait notre salaire, c’était crever. Donc je rassemble l’équipe, à l’époque il devait y avoir deux contrats CES et un contrat de qualif, on était quand même 4-5, et je dis  » voilà on va faire grève », les bonnes vieilles habitudes de ma formation de base. Si tu veux tout le monde avait conscience que la situation était grave, et je dis  » on fait grève, on se donne une semaine pour mettre tout en place, et dans une semaine on fait grève ». Donc on téléphone […] au cabinet du maire, je dis  »bon voilà, on va faire grève », on attendait au moins un rendez-vous, on attendait, mais personne, rien. Donc on prépare tout, on prépare les communiqués de presse, et une semaine après, donc le lundi, on arrive au boulot, et hop c’est parti, on commence à mobiliser la presse, communiqués de presse, on a arrosé, envoyé, annoncé « assemblée générale aux Instants Chavirés », contacté tous les musiciens, etc. Au bout de deux jours, le mardi ou le mercredi, le mardi je crois, un article dans Le parisien libéré, un article dans Libé, un article dans Le Monde, etc. Vingt-quatre heures après, un coup de téléphone de la mairie nous donnant un rendez-vous pour le surlendemain. On est arrivés au rendez-vous, à la mairie, on se retrouve avec l’adjoint à la culture, très souriant, détendu, le même qui m’avait fait le courrier qu’il avait fallu que j’aille chercher avec un pied de biche [la première lettre de soutien de René Foulon en 1990 – précisons que le pied de biche est une métaphore], et qui me dit « ah, mais vous avez des problèmes, combien il vous faut ? » Et moi qui m’attendait [syndicalement] à une négociation, je dis « 300 000 [45 700] – bon, OK, on va voir ce qu’on peut faire », 48h après, on avait feu vert comme quoi ils nous verseraient 300 000 balles » 8. La couverture de l’événement par L’Humanité confirme ce récit. Un article du 26 mars mentionne que la grève a débuté le 21 mars, et que les responsables du club ont annoncé lors d’une « assemblée générale » (conférence de presse ainsi nommée par Instants Chavirés pour signifier un état de mobilisation de type syndical) que la mairie aurait déjà réagi et accordé 250 000F (qui seront finalement effectivement portés à 300 000F).

2. « Donc on ne s’arrête pas là, on dit « mais non, mais de toute façon, on ne peut pas, il faut rassembler tous les partenaires [institutionnels]« . Et on monte un truc, séance de travail avec la DRAC, conseil général, la ville, et ça a été le premier pas en avant si tu veux vers une reconnaissance globale, par nos quatre partenaires principaux. Tu vois c’était leur truc [il veut dire qu’il tente d’impliquer ces « partenaires » dans l’avenir du club en le leur présentant comme « leur » projet à eux aussi] : « on peut, si on veut on est capable de », le jeu de poker, quoi, « je veux ou je ne veux pas ». Donc on arrive et : « maintenant il faut mettre, tous les ans il faut mettre » [de l’argent]. Donc c’était la première fois qu’on avait la reconnaissance de fait des Instants, du rôle qu’on avait, etc. Et comme, à l’époque, militant dans l’âme, j’avais conscience que ce problème c’était pas seulement celui des Instants, c’était celui de toute la diffusion des musiques actuelles, j’avais élargi le débat, enfin contacté d’autres lieux de diffusion, etc. en expliquant ce qu’il se passait. Et donc la première année, on a obtenu un engagement de 200 000 balles de la part de la DRAC, et l’année d’après, Le Petit Faucheux, l’AJMI, enfin il y a 4 ou 5 clubs qui on été aidés aussi à ce niveau-là, c’est-à-dire que d’un truc un peu exemplaire, on a réussi à ce que ça soit une prise de conscience sur le fonctionnement de ces structures, des structures qui pour la plupart étaient plus anciennes que les nôtres, et qui en même temps vivaient les mêmes difficultés que nous. Et c’est un peu par cette démarche-là qu’on a réussi à faire rentrer les musiques qu’on défendait dans cet état de réflexion globale, qui mettait autour d’une même table les différents partenaires institutionnels.

Et c’est ça qui aurait abouti ensuite à la création de la FSJ ?

Effectivement, ça a été un peu ce qui a présidé à la création de la FSJ [la légère minoration est due au fait que je l’oriente vers l’endossement du rôle d’initiateur de la FSJ (ce qu’un habitué du club m’avait affirmé, signe de la réussite de la stratégie d’héroïsme institutionnel), alors que l’initiative en revient à Michel Audureau, responsable du Petit Faucheux (où la FSJ est domiciliée), et Michel Orier, responsable du Label Bleu puis directeur de sa tutelle, la Maison de la culture d’Amiens, à partir de 1996, et enfin président de la sous-commission « Jazz et musiques improvisées » de la Commission nationale pour les musiques actuelles mise en place en 1997], c’est-à-dire qu’on a commencé effectivement à former à partir de cette aventure-là un noyau avec le Petit Faucheux, l’AJMI, les Trinitaires à Metz, le Pannonica de Nantes, d’avoir une réflexion qui était un peu globale. On s’aperçoit aujourd’hui que la démarche a été positive, et aussi qu’on a été un peu pris comme exemple, quoi, c’est-à-dire que la première démarche qu’on a eue au début, en 93-94, c’était de dire qu’il faut que l’Etat reconnaisse le fonctionnement de ces structures, et donc intervienne au minimum sur le salaire des directeurs, que ces lieux sont des aventures individuelles, qu’elles ne reposent pas sur une volonté municipale, qu’elles reposent sur le projet d’un individu ou d’un collectif d’individus, et qu’elles ne peuvent se développer qu’à partir du moment où on assoit ce fonctionnement, c’est-à-dire qu’on va professionnaliser des gens ».

Malgré ce succès, la grève est maintenue jusqu’au 14 avril. En effet, les responsables d’Instants Chavirés profitent de la mobilisation pour faire fructifier le statut d’exemplarité qu’ils construisent au même moment auprès des services étatiques consacrés aux politiques musicales. C’est que dès 1993, Bacchetta est consulté par Jacques Panisset, directeur du festival de jazz de Grenoble, dans le cadre de l’élaboration d’un rapport sur la diffusion du jazz en France commandé par la Direction ministérielle de la musique et de la danse 9 : il fait partie des cinq responsables de lieux « indépendants » 10 consultés (avec le Petit Faucheux de Tours, l’AJMI d’Avignon, le Petit Opportun et le New Morning de Paris et le Zénith de Nancy), parmi lesquels il est présenté comme un « cas remarquable ». Il est ainsi défini comme « spécialisé » (avec le Petit Faucheux et l’AJMI), catégorie qui se comprend par opposition à la catégorie des lieux « commerciaux » (New Morning, Petit Oportun et Zénith). « La tendance actuelle est plutôt à la disparition de ce type de lieux (crise du militantisme ?). C’est pourquoi la création d’Instants Chavirés à Montreuil constitue un cas remarquable. De l’avis de très nombreux musiciens, ce lieu a repris le flambeau tenu par « Dunois » en matière de défense d’un jazz expérimental et d’échanges » 11. Le rapport relève ensuite des caractéristiques communes à Instants Chavirés et à l’AJMI, centrées sur les conditions de la pérennisation des lieux : fort pourcentage d’autofinancement (remarque qu’on a vue importante pour résoudre la tension née de la dépendance aux financements publics), précarité du personnel 12, financement public à hauteur de 25% du budget, avec « une part modeste de l’Etat (maximum 10%) » (les financements des sociétés civiles et des divers fonds de soutien n’étant donc pas inclus).

Instants Chavirés bénéficie alors, grâce à ce rapport, d’un statut d’exemplarité au sein du monde du jazz, et d’un espace de comparaison qui permet à ses responsables d’élaborer des stratégies d’argumentation et de revendication susceptibles de les construire comme des sortes de héros de la négociation avec les pouvoirs publics. C’est ce qu’atteste la suite de l’extrait d’entretien cité, qui aboutit à la création en 1996 d’une Fédération des Scènes de Jazz et de Musiques improvisées (FSJ). Celle-ci rassemble treize clubs spécialisés dans le jazz qu’ils qualifient de créatif, et dont les budgets reposent en partie sur des subventions publiques. En réalité, cette présentation concerne les clubs fondateurs (Instants Chavirés, AJMI, Triitaires, Petit Faucheux, Pannonica) et les adhérents ultérieurs les plus durables : si l’homogénéité n’est pas entière (avec la présence de quelques clubs patrimoniaux et/ou d’économie exclusivement privée), c’est l’écrémage progressif qui est significatif. Il renvoie à la Charte de la FSJ, qui stipule ces critères d’adhésion : une salle de moins de 250 places, et la « défense d’un projet artistique et culturel prioritairement consacré au jazz de création et aux musiques improvisées ». Parmi les alinéas : « le signataire affirme la vocation de l’association à être reconnue comme un interlocuteur privilégié auprès des collectivités publiques (européennes, nationales et locales), des sociétés civiles, des organisations professionnelles et de tous autres organismes ou réseaux impliqués dans le jazz […] le signataire s’engage à respecter scrupuleusement les obligations légales en matière de droit du travail et de droit social des artistes ». Les premiers membres sont Guingois (Montluçon), Thelonious (Bordeaux), Moulin à Vapeur (Olivet), Bec de Jazz (Genêts), Jazz Club Dunkerque, Biplan (Lille), Crescent (Mâcon), Cave Dîmière (Aubervilliers), rejoints en 1997 par Le Cri du Port (Marseille), D’Jazz au Bistro (Saint-Claude) et Jazz-Club d’Auxerre, et quittés par le Biplan et le Crescent. Il y a 19 adhérents en 2000, année où Instants Chavirés quitte la FSJ, estimant que la fédération se contente de servir à ses adhérents d’outil promotionnel et de tourneur officieux (avec la programmation de formations par l’ensemble des adhérents dès lors que l’un d’entre eux l’a programmée une fois).

Cependant, la création de la FSJ s’inscrit dans un processus plus large, incité d’ailleurs par le Ministère de la culture en échange implicite d’une stabilité des subventions, d’organisation fédérative des acteurs des « musiques actuelles » (catégorie ministérielle apparue en 1993) qui s’inscrivent dans l’économie subventionnée et bénéficient de la professionnalisation des « métiers de la culture ». La Fédération nationale des écoles d’influence jazz (FNEIJ) a été créée en 1990, l’Association des festivals innovants de jazz et de musiques actuelles (AFIJMA) en mars 1993 avec 15 festivals (conséquence directe du rapport de Jacques Panisset mentionné plus haut), la Fédération des salles de rock (Fédurock) en 1994…

Le statut d’exemplarité acquis par Instants Chavirés au sein de ces espaces de concertation et de débats entre intermédiaires privés et administrations publiques se prolonge ensuite au sein de la Commission nationale pour les musiques actuelles mise en place en 1997, sous la présidence d’Alex Duthil. Bacchetta y est invité à un double titre, celui d’agent du monde du jazz et celui de responsable d’un « petit lieu », et donc dans les deux sous-commissions correspondantes. C’est dans ce cadre (en parallèle à celui de la FSJ) qu’il porte la revendication d’une professionnalisation subventionnée des directeurs de « petits lieux », puis de l’ensemble de leurs équipes. Il participe ainsi à l’élaboration de la charte des Scènes de Musiques Actuelles (SMAC) publiée en mars 1998, nouveau statut qui s’ajoute à celui des « cafés-musiques » mis en place en 1990 – il y aura 140 SMAC en 2002. Instants Chavirés obtient le statut dès 1998, ce qui permet notamment au club d’élargir son équipe 13, d’internationaliser sensiblement sa programmation (puisqu’il dispose désormais des moyens pour défrayer les musiciens étrangers) et de systématiser les partenariats sous forme de co-productions avec des établissements ou des collectifs de musiciens.

Le travail institutionnel réalisé par Instants Chavirés, notamment à partir de 1993, a donc contribué à sa consécration dans le monde du jazz mais aussi dans le secteur des administrations publiques et des petites structures (subventionnées) dédiées aux musiques actuelles. Il a cependant un autre effet, cette fois en termes de programmation : après avoir été construit comme le lieu d’une nouvelle génération innovante, le club s’engage dans une stratégie de radicalisation esthétique qui lui permet de maintenir sa position avant-gardiste au sein de ce nouvel espace – toujours dans cette logique de réponse aux reproches d’« institutionnalisation ».

Ainsi, Philippe Bacchetta explique lors de notre entretien que l’évolution de la programmation à partir de 1995-1966 est liée à des découvertes, indissolublement esthétiques et réticulaires, qui auraient fait apparaître de nouveaux gisements musicaux et médiatiques à exploiter. « On s’est rendu compte assez vite qu’il y avait des choses qu’on ignorait complètement qui faisaient déplacer beaucoup de monde, des choses qui n’étaient pas commerciales, pas connues, complètement hors normes, qui étaient en dehors de ce jazz que nous on connaissait. [il cite notamment Jim O’Rourke et Tim Berne] Ce qu’on a appris avec les Instants, c’est à diversifier un petit peu, et à s’apercevoir qu’à côté de la presse institutionnelle, il y avait aussi toute une presse underground qui s’intéressait aux Instants […]. Du coup on a été un peu plus attentif à ces mecs-là, ces autres journalistes, et puis aussi à s’intéresser d’un peu plus près à ces musiques dont ils parlaient dans leurs fanzines, l’électronique, toutes ces choses-là » 14. Plus loin dans l’entretien, Bacchetta y revient de manière plus explicite. Il présente les nouvelles orientations du club comme une simple solution aux difficultés rencontrées pour remplir la salle aux mois de février et mars, quand se tiennent les festivals Sons d’Hiver et Banlieues Bleues, situés sur les mêmes créneaux esthétiques, et eux aussi en Seine-saint-Denis.

Les facteurs mis en exergue par Bacchetta sont loin d’être négligeables. Pour autant, ils n’expliquent pas pourquoi ce sont tels et tels musiciens plutôt que d’autres qui sont choisis pour « remplir la salle » ou mettre en avant des « nouveautés ». L’analyse doit en effet faire sens de la concordance temporelle des découvertes situées entre 1994 et 1996, avec l’insertion de Bacchetta dans les réseaux de concertation de la DMD à partir de 1993, puis la création et l’adhésion à la FSJ (novembre 1996) et l’engagement du club dans les mobilisations pour les immigrés sans-papiers (automne-hiver 1996) : la radicalisation permise par ces nouveaux réseaux de partenariats, et en quelque sorte démultipliée par la politisation, semble bien reposer sur une stratégie de démarcation vis-à-vis des partenaires de la FSJ, qui sont aussi des concurrents pour le statut d’exemplarité comme club innovant. Bacchetta s’investit en effet pleinement dans les débats de la Commission nationale des musiques actuelles à partir de 1997, et notamment dans l’élaboration du label SMAC. Or s’il contribue, avec quelques alliées dont ceux de la FSJ, à orienter celle-ci vers un objectif de « professionnalisation » (i.e. l’attribution de subventions suffisantes pour pouvoir salarier les équipes des salles), il échoue à imposer deux revendications qu’il est le seul à porter avec insistance. La première intéresserait ses collègues des différentes fédérations mentionnées plus haut 15 mais ne les aurait pas engagés à la défendre auprès des interlocuteurs du Ministère : il s’agirait de faire bénéficier les entreprises culturelles des exonérations fiscales réservées aux associations du fait qu’elles sont par obligation légale à but non lucratif, ce qu’il conçoit comme une revendication « politique » quant au statut reconnu aux arts « non commerciaux ». La seconde revendication porte sur l’établissement d’un critère d’attribution du label SMAC qui lui  paraît central, essentiellement parce qu’il s’alignerait sur Instants Chavirés, en terme de fréquence des concerts programmés (le club est l’un des plus actifs de ce point de vue avec environ 140 concerts par an).

Son statut d’exemplarité dans le cadre de ces concertations apparaît ainsi, en réalité, comme un statut d’acteur de terrain : Bacchetta n’est alors jamais sollicité pour occuper des fonctions prééminentes dans les commissions consultatives ou prendre la direction d’établissements plus importants. C’est ainsi qu’il faut comprendre les piques les plus récurrentes qu’il adresse, lors de notre entretien, à ses collègues de la FSJ et particulièrement à ses initiateurs (Michel Audureau et surtout Michel Orier), ou bien à Jacques Pornon, fondateur et directeur du festival Banlieues Bleues qui est aussi réputé écouté au sein de la commission et des services du ministère, et concurrent direct d’Instants Chavirés pour les subventions du Conseil général de Seine-saint-Denis (ce dernier a pu justifier son désengagement auprès du club en rappelant qu’il finançait déjà le jazz à travers le festival). « Parce que tu vois on en est au troisième projet de déménagement, et on s’est heurté toujours à d’autres structures plus riches, et c’est toujours elles qui ont gagné, à elle qu’on a donné l’argent. On voulait s’installer sur Pantin, Banlieues Bleues aussi avait un projet d’installation sur Pantin, on a donné priorité à Banlieues Bleues. […] Moi je suis directeur d’une boîte [on remarque ce terme entrepreneurial], jusqu’à l’année dernière j’étais payé 8500F [1 300 euros] pour travailler au-delà des 35h. Donc je demande à être payé… combien gagne le directeur de Banlieues Bleues, 8500… ou beaucoup plus ? ». Instants Chavirés demeure ainsi un « petit lieu », pas assez reconnu et soutenu par les instances publiques en regard, estime Bacchetta, de sa réputation artistique. On trouve peut-être là une raison du départ d’Instants Chavirés de la FSJ en 2000, puis du départ de Bacchetta d’Instants Chavirés en 2002, laissant la direction à Thierry Schaeffer. Bacchetta devient alors chargé de mission au service culturel de la municipalité de Brest dans le cadre de la conception d’un centre de création musicale, La Carène, « salle des musiques actuelles », qui ouvre en mars 2007 avec deux salles (un cabaret de 300 places et une salle de concerts de 1300 places), une scène en terrasse de 500 places, un hall doté d’un bar, sept studios de répétition, un centre d’information et de ressources.

  1. Probablement des sociétés civiles de droits d’auteur et divers fonds de soutien ministériels.
  2. Entretien avec Philippe Bacchetta , 12 mars 1999.
  3. Journal de terrain, 17 décembre 2000.
  4. Journal de terrain, 5 février 2000.
  5. Journal de terrain, 18 avril 1998.
  6. Le budget 1992 dont je dispose est celui présenté par Bacchetta à Jacques Panisset pour un rapport ministériel paru en 1993. Bacchetta m’a remis le budget prévisionnel (établi en 1993) et le bilan comptable de l’année 1994. Le total des dépenses effectives au 31 décembre 1994 s’élève à 1 645 152F (250 800 euros) et non 1 465 000 (233 000) comme prévu. Le bénéfice effectif de l’année 1993 est de 89 008F (13 550), celui de 1994 est de 67 768F (10 300).
  7. Les années suivantes (jusqu’en 1997), Schaeffer adopte les cachets d’intermittent du spectacle, le second temps partiel étant attribué à la secrétaire (assistante de production : Florence Pilblan), et il n’y a plus qu’un CES à mi-temps pour l’accueil (Dante Feijo).
  8. Entretien avec Philippe Bacchetta, 12 mars 1999.
  9. Le Ministère de la culture est alors dirigé par Jack Lang depuis 1988. Le rapport est remis juste avant la prise de fonction de Jacques Toubon en mars 1993.
  10. Définis comme les lieux dénués de tutelle administrative, à l’inverse des diverses formes de scènes conventionnées du type Scène nationale, ou les diverses formes de structures fédérales du type MJC.
  11. Jacques Panisset, Jazz et musiques improvisées. Rapport sur un état des lieux. I : la diffusion, Ministère de la culture, février 1993. Le second volume, consacré à l’enseignement, est dû à Bob Revel, musicien de jazz et inspecteur de la Direction de la musique et de la danse.
  12. Le rapport est rédigé en janvier et février 1993, alors que le club ne dispose encore que d’un CDI à temps partiel et d’un contrat emploi-solidarité.
  13. A partir de 1999, le club dispose de : 3 CDI à temps partiel (le 3e à 30h/sem. pour le service au bar et l’entretien), un intermittent du spectacle, deux emplois jeunes à plein temps (communication et régie) et deux contrats emploi solidarité à mi-temps (accueil, billetterie).
  14. Entretien avec Philippe Bacchetta, 12 mars 1999.
  15. Dans le cadre des négociations de la Commission nationale, l’AFIJMA, la FNEIJ, la Féedurock et la FSJ se sont en effets regroupés en une interfédération.