6. La fondation du label Swing (1937)

Affichette pour les disques Swing, l'un des premiers labels spécialisés au monde (1937)

Affichette pour les disques Swing

On trouvera plus d’informations (ici réduites à l’essentiel) dans Anne Legrand, Charles delaunay et le jazz en France dans les années 30 et 40, Paris, Editions du Layeur, 2006.

[156] En 1937, le HCF crée son propre label spécialisé, le premier en Europe et le deuxième au monde, Swing. Charles Delaunay avait en effet obtenu de la firme Odéon, en 1933 et 1934, la réédition de quelques enregistrements étatsuniens. En 1935, Pierre Nourry négociait avec Ultraphone l’enregistrement des premiers disques du Quintette du Hot Club de France (QHCF) et la publication d’une Anthologie du jazz français (constituée par Delaunay) – ressort d’un rapprochement entre quelques musiciens de jazz-spectacle et le HCF, et ainsi origine des prestations de quelques-uns d’entre eux à l’Ecole normale de musique. Tout en faisant enregistrer le QHCF dans plusieurs firmes, Delaunay et Nourry parviennent à organiser des enregistrements avec des musiciens étatsuniens de passage à Paris chez Ultraphone ou Gramophone (Bill Coleman, Garnet Clarke, Joe Turner, Coleman Hawkins). En février 1937, Delaunay peut alors, fort de ces premières expériences, profiter d’un enregistrement du QHCF pour La Voix de Son Maître pour prendre contact avec Jean Bérard, à présent directeur de sa filiale française, Pathé-Marconi (firme pour laquelle il avait travaillé comme graphiste à partir de 1934, où il assistait André Girard, ami de ses parents). Bérard accepte d’héberger Swing, co-dirigé par Delaunay et Panassié. Ils réalisent 71 séances jusqu’en 1939 (pour environ 90 faces), avec les solistes des jazz-spectacles (notamment Alix Combelle, André Ekyan, Philippe Brun, Michel Warlop) et les vedettes étatsuniennes de passage (Coleman Hawkins, Benny Carter, Eddie South, Dicky Wells, Bill Coleman, Fletcher Allen, Rex Stewart, Barney Bigard).

Face B du premier disque de la marque Swing : Crazy Rythm par Coleman Hawkins and His All Star « Jam » Band (Tommy Benford, Benny Carter, Alix Combelle, André Ekyan, Stéphane Grappelly, Eugène D’Hellemmes, Django Reinhardt)

L’enregistrement des musiciens français manifeste les velléités de reconquête de ce réseau professionnel. Ces derniers manifestent en réalité moins une hostilité ouverte au HCF qu’une simple indifférence face à ses faibles ressources. Certains goûtent même les gratifications symboliques offertes par ces amateurs qui les considèrent comme des artistes à part entière et commentent leurs prestations avec expertise et admiration. Le label Swing place en effet leurs noms de manière visible sur les étiquettes, avant le titre et sans se contenter de la mention du chef d’orchestre 1. Ils proposent aussi à André Ekyan, Alix Combelle, Coleman Hawkins et Benny Carter d’inaugurer la formule du quartet de saxophones, accompagné par Stéphane Grappelly, Django Reinhardt, Eugène d’Hellèmes et Tommy Benford, à Philippe Brun d’accompagner l’enregistrement par Pierre Reverdy de son poème Fonds secrets, ou à Grapelli, Reinhardt et Eddie South d’interpréter dans le style jazz le Concerto pour deux violons en ré mineur de Jean-Sébastien Bach.

C’est dans le même registre discophile que Charles Delaunay rassemble toutes les informations que lui, d’autres membres du HCF (notamment Panassié) et divers correspondants ont pu collecter sur les disques de jazz parus depuis 1917 (soit depuis la première apparition du terme jazz sur une étiquette de disque, celui de l’Original Dixieland Jazz Band). La Hot Discography qu’il publie en septembre 1936, et réactualise en 1938 puis en 1943 2, mentionne ainsi, outre le titre des œuvres, le nom de l’orchestre, celui de l’éditeur et le numéro de matrice, le lieu et la date d’enregistrement (le jazz est un art d’interprétation, donc « de l’instant ») et le nom de chaque musicien ayant participé à l’enregistrement.

  1. Ludovic Tournès, New Orleans sur Seine. Une histoire du jazz en France, Paris, Fayard, 1999, p. 52. Anne Legrand remarque que c’est d’abord essentiellement le cas des seuls musiciens blancs.
  2. Charles Delaunay, Hot Discography, Paris, Jazz hot, 1936 (272p.) ; 1938 (408p.) ; 1943 (538p.).