3. Stéphane Mougin et l’organisation professionnelle d’un marché musicien du jazz

[139] Stéphane Mougin disparaît de la presse et des enregistrements que j’ai pu consulter au milieu des années 1930. La trajectoire détaillée de ce musicien oublié, au cœur de la formation d’un marché spécifique pour le jazz en France, serait probablement très instructive. Cette courte page est donc aussi un appel à informations… Voici néanmoins les quelques éléments rassemblés, substantiellement complétés par ceux que Frédéric Gaussin m’a généreusement fournis après lecture de cette page, à partir des registres d’inscription du Conservatoire (il consacre en effet ses recherches au pianiste et enseignant Lazare-Lévy).

Extrait d’un court-métrage de Roger Lion (1930) sur Grégor et ses Grégoriens ; le pianiste est probablement Stéphane Mougin

Stéphane (Marcel) Mougin, né le 30 décembre 1909 à Bordeaux, est admis le 20 septembre 1925 dans la classe d’enseignement supérieur de piano de Lazare-Lévy. Il remporte un Deuxième accessit au terme de sa première année, puis obtient un Second Prix à l’issue du Concours du 30 juin 1927 (le programme imposait le premier mouvement et le finale de la Sonate en si bémol mineur op. 35 de Chopin). Il investit alors le marché des musiques de danse et de music-hall. Alors que d’après Hugues Pannassié, c’est parce qu’il joue déjà du jazz en parallèle de ses études qu’on lui aurait refusé le premier prix 1, Frédéric Gaussin souligne qu’on aurait tort de penser que son niveau est inférieur à celui des autres : la concurrence est très rude, y compris dans sa propre classe, puisque ses camarades ont pour nom Alexandre Uninsky, Monique Haas, Louis Clavius-Marius, trois grands noms du piano classique, tous Premiers Prix en 1927 – auxquels s’ajoutent les Premiers Prix des classe d’Isidore Philipp et de Marguerite Long.

Dès 1925, Stéphane Mougin s’associe au saxophoniste Roger Fischbach, à Berlin, puis en 1926 intègre l’orchestre de Fred Melé. Il apparaît aussi en 1926 dans l’orchestre de Claude Hopkins (arrivé en France comme chef de l’orchestre de La Revue Nègre) en compagnie du tromboniste Léon Vauchant 2. Accompagnateur régulier de l’Europa Rambler Orchestra (Jean Berson), il joue avec Philippe Brun ou les saxophonistes Frank Goudie et Danny Polo (1928), puis fonde sa propre formation avec laquelle il se produit au restaurant La Cloche en 1929, au Coliseum en 1932… Il enregistre en même temps avec Ray Ventura, Spencer Clark et Serge Glykson (1929). Il apparaît aussi, en 1934, au sein du Radio-Paris Orchestra de Léon Kartun (grand pianiste classique, Premier Prix chez Diémer en 1911).

Au sein de l’orchestre de Grégor, qu’il intègre dès sa formation en 1929, il est pianiste mais partage aussi la fonction d’arrangeur avec Léon Vauchant et Lucien Moraweck. Son statut y est en réalité celui d’une sorte de second de Grégor (dénué de compétence d’arrangeur ou d’orchestrateur) du fait de ses compétences compositionnelles, de sa place de pianiste (qui peut faire répéter les autres) et de ses activités syndicales (il mène les velléités d’organisation professionnelle de l’orchestre). On mesure cette autorité professionnelle, au-delà de son poste de rédacteur en chef de La Revue du Jazz puis de Jazz Tango Dancing, ou de sa place de leader de petites formations et donc d’employeur de collègues, à travers les récits d’initiation au jazz dont il est l’objet.

Il recrute par exemple Django Reinhardt en 1930 pour un engagement aux Acacias, après l’avoir entendu au Can-Can 3. En l’embauchant en 1929 (à l’Ermitage moscovite), il incite Stéphane Grapelli, qui jouait jusque-là dans les restaurants et les cours de danse (où il rencontre précisément Mougin), à se lancer dans la carrière des orchestres de variétés et le fait plus tard embaucher par Grégor 4. Il initie aussi au jazz hot, en compagnie de Philippe Brun, Hugues Panassié qui était venu les écouter en 1928 au sein de l’orchestre de Dan Polo à l’Embassy.

C’est probablement du fait de ce statut et des compétences acquises au sein du petit milieu des musiciens de jazz-band français que Mougin quitte la France en 1934 pour entrer dans l’orchestre réputé de Fred Waring à New York. Il s’éteint à Hollywood (Californie) le 5 juillet 1945.

  1. Hugues Panassié, Douze années de jazz (1927-1938). Souvenirs, Paris, Corréa, 1946, p. 4-5.
  2. Jean-Pierre Daubresse, « Claude Hopkins », Jazz hot, n°311, décembre 1974, p. 18-19.
  3. Il est probable qu’il s’agisse en fait du Music Box (ou, peut-être, du Rumba) : café au cœur du quartier musical (situé rue Pigalle) qui était l’un des lieux de rendez-vous et d’embauche des musiciens professionnels qui y font sans doute des « bœufs ». Voir Charles Delaunay, Django, mon frère, Paris, Editions Losfeld-Le Terrain Vague, p. 43. A noter que les biographies de Django Reinhardt mentionnent presque toutes une « révélation » ultérieure, qui date d’un jour de mai ou juin 1931, quand le peintre Emile Savitry fit écouter à ce musicien de bal et à son frère Joseph, dans sa chambre d’un hôtel de Toulon, des enregistrements de Louis Armstrong, Duke Ellington et Joe Venuti. Pour une mise au point sur cette anecdote et sur l’investissement du jazz par Reinhardt, voir l’excellente biographie musicale de Patrick Williams, Django, Marseille, Parenthèses, 1998.
  4. Philippe Gumplowicz, Le roman du jazz. Deuxième époque, 1930-1942, Paris, Fayard, 2000, p. 173-182.