3. Comment l’esthétique advint aux « indigènes » (années 1870-1900)

Des "Achantis" au Jardin d'Acclimatation

Des « Achantis » au Jardin d’Acclimatation

[49] Le schème du développement de l’espèce humaine, du primitif au civilisé, est apparu dès le 17e siècle dans le cadre du développement des empires coloniaux et du commerce esclavagiste, mais il est alors surtout problématisé en termes théologiques. Le concept de race biologique sert quant à lui à légitimer l’ordre social fondé sur la filiation (le sang bleu de la noblesse descendant des Francs, contre le sang impur du peuple descendant des Gaulois abâtardis au fil des invasions).
C’est au cours du 19e siècle que la rhétorique raciale vient soutenir une hiérarchie des groupes humains à partir de leurs caractéristiques biologiques (couleur de peau, taille et forme du crâne, etc.) 1. Elsa Dorlin montre que la médiation de ce déplacement est constituée par les théories médicales du « tempérament » d’abord formulées pour fonder en nature la différenciation et la hiérarchisation des sexes féminin et masculin 2. Cette rhétorique raciale est légitimée en particulier – pour le dire vite – par les théories savantes d’Arthur de Gobineau (dont l’Essai sur l’inégalité des races paraît en 1853-1855) ou de Herbert Spencer (dont les premières traductions françaises datent des années 1870) ainsi que par l’instrumentalisation de la théorie de l’évolution darwinienne (L’origine des espèces paraît en 1859 et suscite de vives polémiques savantes).
Le schème du développement des races ne s’installe en réalité comme doxa que durant les années 1890 à la faveur de l’Affaire Dreyfus et de ses controverses durablement clivantes – à la faveur aussi de sa popularisation par la mise en spectacles des « indigènes » évoquée dans l’ouvrage. Polymorphe, ce schème vient fonder simultanément ou alternativement la gestion impériale des colonies (racisées) 3 et la fabrique des Etats-nations (ethnicisés) – en 1899 paraît L’aryen, son rôle social, de Vacher de Lapouge, où il différencie le concept d’ethnie, longtemps peu distinct du concept de race 4.

Arbre des espèces selon Ernst Haëckel (1874) qui transforme les strates temporelles du modèle darwinien en degrés d'évolution

Arbre des espèces selon Ernst Haëckel (1874) qui transforme les strates temporelles du modèle darwinien en degrés d’évolution

La circulation et la nationalisation des productions symboliques, en particulier intellectuelles et artistiques alors pensées comme l’expression privilégiée d’une « culture nationale », doit en effet se comprendre sur deux fronts à la fois distincts et liés : intérieur avec les rapports entre Etats centraux et « petites patries » (expression spécifique au contexte français), et extérieur avec les rapports entre Etats impériaux et populations colonisées – sans compter les logiques entrepreneuriales, commerciales et politiques transverses aux frontières nationales et impériales 5. Dans ce contexte, le schème racial du développement de l’espèce humaine impose une alternative rhétorique à laquelle peu d’intellectuels et de publicistes échappent désormais : marquer une coupure étanche en déshumanisant les primitifs, ou insister sur la continuité d’évolution, voire pointer (même valoriser) les « restes » et les « retours » du primitif – parmi d’autres stylisations, Emile Durkheim, dans Les formes élémentaires de la vie religieuse, trouve dans une tribu australienne la forme pure (élémentaire) des phénomènes religieux, « compliqués » par la civilisation, primitifs et civilisés appartenant ainsi à une commune humanité.
De même, la mise en relation du primitivisme artistique avec les rapports de domination coloniale est devenue courante depuis Edward W. Said et James Clifford 6 quoiqu’elle reste largement moins étudiée que les rapports entre arts savants et populaires – alors que la racialisation devient justement tout autant constitutive des pratiques de production esthétique que leurs assignations sociales 7. De nombreux intellectuels et artistes européens blancs se sont saisis non seulement des arts graphiques et statuaires (ce point de débat est un passage obligé de l’histoire du cubisme, en particulier) mais aussi des musiques et danses attribuées aux peuples colonisés comme autant d’ingrédients à leurs expérimentations formelles et à leurs discours critiques. L’affranchissement du modernisme artistique vis-à-vis de la mimesis classique s’est nourri, on le sait, de l’abstraction de nombre de ces arts exotiques ou populaires : leur irréalisme (« grandiose », « caricatural », « stylisé », etc.) est saisi comme puissance symbolique ou poétique au-delà de la littéralité de la représentation esthétique classique (avec ses personnages identifiables au sein d’intrigues dramatiques ou de scènes picturales ou sculpturales).
Dans ce cadre, la particularité des musiques et danses exotiques est qu’elles font écho aux expérimentations focalisées sur le spectacle comme coordination des différents arts et de leurs régimes sensoriels spécifiques : le modèle du « drame total » wagnérien focalise, sous de multiples variantes, nombre de tentatives et de débats des années 1870 aux années 1920, de même que la réflexion sur les arts exotiques ou populaires du décor et de la scène, comme agencements multisensoriels des expériences, sert de langage à la plupart des avant-gardes (ceci est développé dans l’ouvrage).

Visités d’un village « nègre »

Sous cet angle, la mise en spectacle des populations colonisées acquiert un relief singulier dans le processus d’imposition des rhétoriques raciales. L’indigénisation des « primitifs » est en effet passée par leur esthétisation. Les jardins d’acclimatation présentent à partir des années 1870 des scènes coloniales reconstituées, autrement dit des groupes de ressortissants des colonies mis en scène dans leur « environnement naturel » (Nubiens, Ashantis, Hottentots, Somalis, Dahoméens…). A l’intérêt scientifique (ils sont observés et mesurés par des anthropologues) se mêle alors la curiosité exotique des visiteurs, notamment autour des musiques et danses proposées.

Visiteurs d'un village "nègre"

Visiteurs d’un village « nègre »

Leur succès conduit les organisateurs des expositions officielles (universelles et coloniales), à partir des années 1880, à les programmer quotidiennement notamment pour assurer la rentabilité financière des événements – contribuant ainsi aux pics de recettes des établissements de spectacles relevés dans le document 1 du Chapitre Un. Ils sont même mis en avant à l’Exposition Universelle de 1900, dans les pavillons officiels autant que dans les attractions commerciales.

Des "Zoulous" au Folies-Bergères

Affiche pour le spectacle « Les Zoulous » aux Folies-Bergères

En parallèle, des spectacles de variétés mettent en scène à partir des années 1880 des artistes blancs grimés en primitifs ou des ressortissants des colonies plus ou moins rémunérés, dans une logique de curiosité de foire, de licence érotique androcentrée (femmes à demi nues, avec le clou des « danses du ventre » et autres chorégraphies suggestives) et/ou de mise en intrigue de l’actualité des guerres coloniales.

L’Exposition Universelle de 1889 marque ainsi une transformation du créneau avec l’institution des « villages nègres » (ou noirs, sénégalais, annamites, mauresques, canaques), dont une cinquantaine sont exposés, à Paris et en province, jusqu’en 1931 8. Le « village nègre » n’exhibe plus des sauvages mais des indigènes : une créativité primitive, certes élémentaire, est désormais mise en valeur, pour suggérer simultanément l’effet bénéfique qu’aurait déjà eue la colonisation et la capacité des colonisés à être « éduqués » un peu plus encore. Des dialogues avec les indigènes sont organisés, les présentations d’artisanat, de musiques et de danses se systématisent, ainsi que les démonstrations des tâches quotidiennes ingénieuses (i.e. pour des primitifs : ustensiles et préparations culinaires, fabrications des habitats, etc.).

Village "somali" au Jardin d'Acclimatation (1890)

Village « somali » au Jardin d’Acclimatation (1890)

Cette innovation fait fond sur des logiques diplomatiques. La Conférence de Berlin, en 1884-1885, avait ouvert une nouvelle période : entérinant dans une large mesure l’état des conquêtes militaires qui avaient succédé aux explorations, aux massacres et à la gestion des comptoirs portuaires, elle tente d’organiser le partage des terres et la compétition entre puissances coloniales. Si elle ne met pas fin aux guerres pour le contrôle des territoires (voire les stimule), elle conduit à développer en parallèle des politiques de contrôle des populations (dites de pacification) spécifiques à chaque puissance. L’Etat français met ainsi en place une politique de l’indigénat, système de lois et d’administrations justifié en 1886 dans un célèbre discours de Jules Ferry par le thème de la mission civilisatrice de la France. Il est dès lors développé et prodigué sous de multiples formes, dont les expositions officielles 9.
Ce processus d’esthétisation du colonial soutient donc les politiques impériales – de la même façon que l’esthétisation du populaire soutient la fabrique des nations – mais il apparaît aussi comme un moment-clé du développement des loisirs spectaculaires de grande diffusion et du modernisme artistique savant.

  1. Colette Guillaumin, L’idéologie raciste, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2002 [1972].
  2. Elsa Dorlin, La matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la nation française, Paris, La Découverte, coll. « Genre & sexualité », 2006).
  3. William H. Schneider, An Empire for the Masses : the French Popular Image of Africa, 1870-1900, Wesport, Conn., 1982 ; Frederick Cooper, Ann Laura Stoler (eds.), Tensions of Empire, Colonial Cultures in a Bourgeois World, Berkeley, University of California Press, 1997.
  4. Benedict Anderson, L’imaginaire national : réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris, La Découverte, 1996 [1983] ; Anne-Marie Thiesse, La création des identités nationales. Europe dix-huitième-vingtième siècles, Paris, Seuil, coll. « L’univers historique », 1999.
  5. Frederick Cooper, Colonialism in Question: Theory, Knowledge, History, Berkeley, University of California Press, 2005.
  6. Edward W. Said, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Le Seuil, 1980 [1978], rééd. augm. 2003 ; James Clifford, The Predicament of Culture. Twentieth Century Ethnography, Literature, and Art, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1988.
  7. Voir néanmoins Jody Blake, Le tumulte noir. Modernist Art and Popular Entertainment in Jazz-Age Paris, 1900-1930, University Park, University of Pennsylvania Press, 1999 ; Rae Beth Gordon, Why the French Love Jerry Lewis: from Cabaret to Early Cinema, Stanford, Stanford University Press, 2001, et Dances with Darwin, 1875-1910. Vernacular Modernity in France, Farnham, Ashgate, 2009 ; et pour la musique : R. M. Radano, P. V. Vohlman, Music and the Racial Imagination, Chicago, University of Chicago Press, 2000, et Georgina Born, David Hesmondhalgh (eds), Western Music and its Others. Difference, Representation, and Appropriation in Music, Berkeley, University of California Press, 2000.
  8. Nicolas Blancel, Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch, Éric Deroo, Sandrine Lemaire (dir.), Zoos humains. De la Vénus hottentote aux reality shows, Paris, La Découverte, 2002.
  9. Pour une mise au point quant à la diversité des codes de l’indigénat, voir Emmanuelle Saada, « Une nationalité par degré. Civilité et citoyenneté en situation coloniale », in Patrick Weil, Stéphane Dufoix (dir)., L’esclavage, la colonisation, et après…, Paris, PUF, 2005, p. 193-227. Pour une comparaison avec la politique coloniale anglaise et ses mises en scène culturelles, voir Annie E. Combes, Reinventing Africa: Museums, Material Culture, and Popular Imagination in Late Victorian and Edwardian England, London, Oxford University Press, 1994.