6. Le retour racisé du refoulé « populaire » (1903… 2013 ?)

Mistinguett (1875-1956)

Mistinguett (1875-1956)

[67] L’exécution du cake-walk par Mistinguett et Paulo à la première matinée promotionnelle organisée par le périodique Paris Qui Chante en novembre 1903 donne l’occasion d’insister à nouveau sur les qualités de la nouvelle danse, adaptées à la figure publique de gouailleuse des faubourgs construite par Mistinguett. L’article illustre l’équivalence faite, autour du schème du refoulé corporel par le contrôle de soi « civilisé », entre catégories raciales et sociales : l’origine noire du cake-walk aurait été blanchie, et ainsi affadie, dans les salons aristocratiques, puis revitalisée par la gestuelle « populaire » (c’est-à-dire en réalité une forme d’hédonisme bourgeois).

Six photographies décomposant les pas sont ainsi commentées :

« Le Cake-walk des barrières [de Paris]. Né chez ces grands enfants aux idées baroques et aux gestes cocasses que sont les nègres d’Amérique, le cake-walk a fait en quelques mois la conquête du monde. Il a d’abord triomphé sur les planches des théâtres, et pendant la saison dernière, il n’est pas un concert, pas un music-hall qui ne l’ait fait figurer sur son programme. Ainsi conçu, au point de vue de l’optique spécialisée du théâtre, le cake-walk avait conservé ses principaux caractères d’origine, c’est-à-dire qu’il était resté une danse déhanchée, contorsionnée, trépidante et baroque. Pour lui obtenir ses lettres de grande naturalisation et l’introduire dans les salons, on a cherché à lui donner une allure plus calme, plus gracieuse, mais en gagnant quelque peu en élégance il perdait beaucoup en caractère. Aussi n’est-il pas probable que cette danse se maintienne bien longtemps dans la bonne société. Tout au contraire, en descendant dans les bas-fonds, elle a pris aussitôt une couleur violente et tragique. Le rôdeur de barrière et la fille qui le dansent dans les bals mal famés des faubourgs l’ont rendu à la fois trivial et terrible. C’est cette impression que donne avec une extraordinaire intensité le cake-walk dansé avec une verve et un entrain remarquables par deux artistes de valeur, Melle Mistinguett et M. Paulo, qui se sont fait applaudir à la matinée de Paris qui chante. Nos photographies représentent plusieurs phases successives des figures de cette danse nouvelle : elle comporte une foule de variantes dont on ne peut guère se faire une idée si l’on a vu à l’œuvre Melle Mistinguett et M. Paulo » 1.

Ces catégories ont traversé les décennies comme en atteste cette récente vidéo qui illustre et explique les pas de « danses nouvelles » dérivées du succès du cake-walk (Grizzly Bear, Castle Waltz, Tango, Maxixe et, retour aux années 1890, le boston ou valse-hésitation). Le commentaire (en anglais) rassemble ces danses sous la bannière de la « réaction contre les mouvements inhibés et restreints », de la syncope et de l’improvisation, évoque le « raffinement » des pas suite au succès d’Irene et Vernon Castle ainsi que l’érotisme du tango, et qualifie le maxixe par une triple assignation ethno-raciale (européenne, cubaine et africaine).

  1. « Cake-walk parisien par Mistinguett et Paulo. Dansé à la matinée de Paris qui Chante », Paris Qui Chante, n°42, 1ère année, 8 novembre 1903, p. 13-14.