2. L’expansion des cafés-concerts (1850-1913)

Cabarets du Ciel et de l'Enfer

Les Cabarets du Ciel et de l’Enfer

[45] A partir des archives de la préfecture de police, Concetta Condemi estime à 150 le nombre de cafés-concerts (non distingués des cafés-chantants) parisiens en 1872, et répertorie 326 salles et 600 fonds de commerce (la même salle pouvant être reprise par un nouvel entrepreneur) créés entre 1850 et 1890 1. En 1900, Charles Rearick dénombre quant à lui 264 cafés-concerts 2. Leur géographie sociale est répartie entre trois pôles à l’instar des théâtres 3 – ces deux types d’établissements n’étant d’ailleurs pas toujours discernables. Les établissements les plus huppés et les plus lucratifs sont situés à l’ouest des Boulevards, autour notamment des Champs Elysées. Les établissements plus modestes, qui constituent le cœur du secteur, occupent le centre et l’est des Boulevards (79 salles dans les 10e et 11e arrondissements). Les établissements dits innommables (populaires) sont repoussés au nord et à l’est jusqu’à la périphérie parisienne. On trouvera de nombreuses informations ainsi qu’une carte de Paris avec l’emplacement des principaux établissements sur le site Du Temps des Cerises aux Feuilles Mortes réalisé par Paul Dubé et Jacques Marchioro (la photographie ci-dessus en provient).

Les annuaires statistiques produits par la préfecture de la Seine et le ministère de l’Intérieur offrent un éclairage supplémentaire. Il repose sur les montants de la taxe prélevée, de façon légale depuis 1699 (selon des taux et des assiettes variables), sur les recettes brutes des établissements de spectacle au profit de l’Assistance Publique – l’existence même de ces cartographies statistiques du spectacle à partir de 1850 atteste d’ailleurs de la formation d’un marché spécifique, perçu comme tel par les pouvoirs publics afin d’en réguler les développements. En premier lieu, ces recettes ont connu une croissance considérable : elles ont été multipliées par 8 entre 1850 (8,2 millions de francs) et 1913 (68,5 millions de francs), avec un taux moyen de croissance annuelle de 6,5 %, les pics correspondant aux Expositions Universelles (1855, 1867, 1878, 1889 et plus encore 1900), et avec une évolution plus erratique durant les années 1880 marquées par l’instabilité économique (le creux de 1870-1871 correspond bien sûr à la guerre avec l’Allemagne et à la guerre civile).

Source : Annuaire statistique de la France, 1913

En second lieu, il est impossible d’établir strictement dans quelle mesure cette croissance des recettes tient à l’augmentation du nombre d’établissements ou à celle des recettes par établissements. En effet, pour les deux années où les statistiques sont détaillées par établissements (1895 et 1906), chaque rubrique inclut une catégorie « divers » qui rassemble les établissements les moins lucratifs, en nombre indéfini. Cependant, on peut raisonner sur la strate la plus lucrative de ce marché en excluant les catégories « divers » pour n’observer que les établissements individualisés par les annuaires statistiques. Ainsi, la rentabilité des « théâtres et spectacles » individualisés paraît relativement stable : la croissance globale des recettes entre 1895 et 1906, de 16 à 22,3 millions de frances, est due à la multiplication des salles identifiées, qui passent de 37 à 49 – soit 430 000 francs en moyenne par établissement en 1895 et 460 000 en 1906. A l’inverse, les « concerts, cafés-concerts » individualisés connaissent un mouvement de concentration et une hausse sensible des recettes par établissements : 6 millions de francs de recettes globales pour 49 établissements en 1895 (soit 120 000 francs par établissement), 7,7 millions de francs pour 34 établissements en 1906 (soit 200 000 francs par établissement). Ceci enregistre probablement le succès public croissant des loisirs spécifiquement musicaux, dans le cadre d’une économie d’investissements entrepreneuriaux plus coûteux que les spectacles littéraires : si les droits d’auteur des partitions perçus par la Sacem sont moins élevés que ceux des œuvres littéraires perçus par la Sacd, ils sont aussi plus nombreux pour un même spectacle, les cachets des comédiens sont probablement plus élevés que ceux des musiciens mais là aussi moins nombreux, sans compter les surenchères de décors, de costumes et de figurants impulsées par le développement des spectacles de variétés.

Mais il apparaît donc aussi que les cafés-concerts sont nettement moins lucratifs que les théâtres. Il faut préciser cependant que les principaux cafés-concerts, c’est-à-dire en réalité des music-halls, sont dispersés dans les deux rubriques, probablement en lien avec leurs jauges respectives : Casino de Paris, Folies-Bergères, Moulin Rouge (en 1906 seulement) et Olympia sont classés parmi les théâtres ; Ambassadeurs, Bataclan et Eldorado parmi les cafés-concerts (le Nouveau Cirque apparaît en 1906 dans la rubrique « cirques, vélodromes, etc. »). Néanmoins, les premiers présentent des recettes situées autour de la moyenne des théâtres, c’est-à-dire assez loin des grands théâtres (2 millions de francs en moyenne pour les quatre théâtres subventionnés), y compris pour les Folies-Bergères dont les recettes équivalent au double de leurs principaux concurrents (rattrapées par l’Olympia en 1906). Quant aux seconds, ils apparaissent comme les plus lucratifs des cafés-concerts, faisant partie des six premiers établissements de la rubrique.

Source : Annuaire statistique de la ville de Paris, Préfecture de Paris, 1895, 1906

  1. Concetta Condemi, Les cafés-concerts : histoire d’un divertissement (1849-1914), Paris, Quai Voltaire, 1992.
  2. Charles Rearick, Pleasures of the Belle Epoque : Entertainment and Festivity in Turn-of-the-Century France, New Haven (Conn.), Yale University Press, 1985, p. 28.
  3. Christophe Charle, Théâtres en capitales. Naissance de la société du spectacle à Paris, Berlin, Londres et Vienne, Paris, Albin Michel, 2008, p. 23sq.