7. La doxa du cake-walk en mots et en images (1903-1904)

Frou-Frou, avril 1903

Frou-Frou, avril 1903

[68] L’analyse proposée dans l’ouvrage ayant pour principe de décomposer les différentes problématisations du cake-walk pour en montrer les logiques propres et les articulations, il peut être utile de livrer un exemple in extenso, choisi un peu au hasard parmi d’autres candidats possibles tant ils ne constituent pour l’essentiel que des variantes d’une même doxa. Il s’agit de deux chroniques du même « Martin Gale » parues à un mois d’intervalle dans le quotidien La Presse. On y voit déployés et liés la plupart des thèmes relevés, même si l’érotisation de la danse y est moins présente – en particulier, le premier texte passe de l’assignation du cake-walk à l’Amérique moderne, dénonçant un « américanisme » qui aurait succédé à un « judaïsme » pour mettre à mal l’esprit français, à son assignation aux « nègres » sans les articuler spécialement : l’ambivalence de la prise du rythme pulsé (afro-)américain, fondée sur l’idéologie raciale, permet ces sauts logiques et la superposition des imageries.

Le texte est ponctué de plusieurs gravures, photographies et dessins de presse qui illustrent pareillement ces thématiques avec leurs ressources graphiques (et humoristiques) propres – ouvrir dans un nouvel onglet pour les agrandir 1. S’il est moins illustratif de ces thématiques – si ce n’est certes l’association du cake-walk, des « nègres » (le couple dansant le cake-walk avant de contaminer le diable lui-même est noir ou grimé en noir, c’est difficile à voir précisément) et de l’Enfer – on peut visionner en fin de page Le Cake Walk Infernal, film de Georges Méliès produit en 1903.

Frou-frou, janvier 1903

Frou-Frou, janvier 1903

« Dimanche 28 décembre. – Américanisme. – Le cake-walk, voilà l’ennemi ! Londres étant décidément trop près, c’est à New York que l’on va demander du nouveau. A peine importée d’Amérique, la danse aux scandements épileptiques, aux trémoussantes cadences, aux folles trépidations, le cake walk, a déjà porté ses ravages sur toutes les scènes. Polaire et Max Dearly en font les bons soirs quelque chose d’exaspérant et d’exquis.

Le corps laitoné [sic], les muscles tendus, les genoux à la hauteur du menton, les coudes éloignés du corps, les reins à la renverse, cette gymnastique, si elle est comprise, donne des « effets » certains sur le public. Nos danseurs parisiens l’affinent, mais c’est au Nouveau-Cirque, avec les Elks, que l’on peut le contempler dans son brutal exotisme.

Le cake walk triomphe et l’on ferme le Moulin-Rouge. Le chahut [variante de bal du quadrille de scène, ou french cancan] fuyant devant le « cake walk » : une allégorie pour music-hall. Grille-d’Egout, Goulue, Môme-Fromage, Sauterelle, l’aristocratie de la crapuleuse béatitude subit son quatre-vingt-neuf. La prise du Moulin-Rouge ! Après Habille et la Chaumière, le Moulin : l’anéantissement les rapproche dans notre esprit et nous ne voyons plus de distance entre les Mimis de Musset, de Murger et de Charpentier [trois représentants de degrés éloignés de légitimité culturelle].

Frou-Frou, mai 1903

Frou-Frou, mai 1903

Gavarni et Willette deviennent également lointains ; les pantins sont peut-être un peu plus fanés là-bas, un peu plus grossièrement peinturlurés ici, plus grimaçants, mais dans quelques années, qui sait s’ils ne nous paraîtront pas aussi vieillots ? Le Temps estompe les butors de Bruant, les absinthinomanes de Toulouse-Lautrec se patineront, deviendront tout aussi « coco » que leurs devancier les fumeurs d’opium du romantisme ou les priseurs enjoués du dix-huitième siècle.

L’ère du cake walk s’ouvre. Ce n’est plus seulement l’aristocratie déprimée, la bourgeoisie oisive et âpre, neurasthénique aussi, qui demandent à l’étranger des sensations nouvelles, ce sont les classes moins inquiètes. L’Amérique qui nous guette et qui nous absorbera totalement un siècle ou l’autre en attendant de truster notre gaz, nous envoie des danseurs. En France tout finit par des chansons, mais c’est toujours par des danses que les choses commencent.

L’américanisme achèvera ce que le judaïsme a ébauché. Le Moulin Rouge exproprié va devenir une respectable et provocante maison à douze étages. Et il y a encore des esprits assez aventureux pour ouvrir des cabarets sur la Butte. Des cabarets ! C’est des bars qu’il faut monter, des bars en plein Paris, à fleur de boulevard. Si Mme Eugénie Buffet m’avait consulté, je ne lui aurais pas conseillé, certes, de prendre au répertoire classique de gentilles bluettes, d’unir la rose pompon de 1830 au pissenlit de 1900, d’engager à la Purée des chansonniers qui ont autant de chimères que de cheveux. Je lui aurais dit ouvrez un bar, ayez des minstrels, des nègres, très laids, ignobles, qui jouent du banjo : vous chantiez jadis Fleur de Lys et autres choses démodées, eh bien dansez maintenant. Pourquoi faire le Cyrano, ma pauvre Nini ! vous êtes trop française, vous retardez, dansez, dansez le cake walk, chantez Tiger Lily. En deux ans vous ferez fortune. Ne soyez plus cabaretière des arts, soyez barmaid ! » 2

Journal pour tous, juillet 1904

Journal pour tous, juillet 1904

« Jeudi 5 février. Les bons nègres que jadis, une seule fois par an, au temps de l’esclavage, leurs maîtres habillaient, couvraient de brillants oripeaux, les bons nègres ne se doutaient pas que leur joie, leur fierté à défiler dans les beaux habits neufs qui venaient de leur être distribués, feraient un jour un divertissement pour les salons de ces blancs qui s’amusaient tant de leurs grimaces. Comme les nègres n’étaient pas très soigneux et échangeaient leurs vêtements contre quelques verres d’alcool, on offrait un gâteau au couple le mieux habillé de la plantation. On imagine quelle pavane c’était car on était alors au temps de la pavane et les nègres, qui, par les fenêtres ouvertes, avaient admiré leurs maîtresses l’exécutant au son d’un clavecin, ne croyaient pas pouvoir être plus à leur avantage qu’en la dansant à leur tour.

Comme il n’y a rien de nouveau sous la calotte des cieux, le cake-walk n’est autre chose que la pavane revenue en France après avoir été modifiée par les nègres. De nos jours encore, mais rarement, tous les quatre ou cinq ans, on donne un cake-walk en Amérique, au bénéfice d’œuvres en faveur des nègres, hôpital ou refuge, car cette cérémonie leur rappelle l’esclavage et ils en gardent une honte. Ces cake-walks actuels sont brillants, et

La Mode, avril 1903

La Mode, avril 1903 – article complet ci-contre

très courus ils ont lieu, en général, dans un grand square, le Madison square de New-York, par exemple. L’entrée coûte de cinq à six dollars. Les nègres y défilent en costumes d’une richesse inouïe ; les femmes, couvertes de diamants et de pierres de couleur, jouent de l’éventail, la main dans la main de leur cavalier, encore plus violemment travesti qu’elles-mêmes. Un jury décerne les prix, qui ne sont plus un gâteau, mais bien de la « galette », quatre à cinq mille dollars. Les maîtresses de maison qui veulent introduire chez elles cette bamboula n’ont qu’à promettre cette somme au couple le plus nègre qui « cake-walkera » chez elles. Les vrais noirs seront bientôt dépassés. » 3

« Cake-walk à la ville », La mode, avril 1903 (le chargement peut prendre quelques instants)

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Georges Méliès, Le Cake Walk Infernal, Star Films, 1903

  1. Ils sont reproduits ici grâce à leur numérisation par la Bibliothèque nationale de France (http://gallica.bnf.fr/).
  2. Martin Gale, « La vie qui passe. Le carnet des heures », La Presse, 2 janvier 1903, p. 2.
  3. Martin Gale, « La vie qui passe. Le carnet des heures », La Presse, 11 février 1903, n.p.